Récits célestes (n°82) - Quand l’amour est discipliné : de la passion de l’âme à l’amour de Dieu
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Par Cheikh Abdelkader Belabdli
L’amour n’est pas une voie unique, pas plus qu’il n’est un sentiment innocent qu’on laisserait à lui-même, sans examen ni questionnement. C’est une force discrète qui naît dans le cœur, puis s’insinue dans les décisions et réorganise les priorités, jusqu’à ce que l’être humain, sans même s’en apercevoir, se retrouve attaché à ce qu’il aime et conduit par lui. C’est pourquoi le Coran n’est pas venu pour éteindre cette force, mais pour la purifier et l’éduquer ; car l’amour n’est pas toujours un salut : il est aussi une épreuve subtile, qui révèle vers quoi incline le cœur lorsqu’il est abandonné à lui-même, et vers quelle élévation il peut tendre lorsqu’il est lié à Dieu.
Dans la scène de Joseph, sur lui la paix, ce moment où tout se tait sauf la voix intérieure, les portes furent fermées, l’incitation se fit pressante, et toutes les circonstances qui affaiblissent d’ordinaire la résistance de l’âme étaient réunies. La voie était ouverte à une réponse que nul n’aurait vue, et dont aucun être humain ne l’aurait tenu pour responsable. Un instant où, si l’homme était abandonné à ce vers quoi incline son âme, il trouverait sans peine assez d’excuses pour se justifier. Mais un seul mot vint rompre tout cela : « Allah m’en préserve ! » Ce mot n’était pas le simple refus d’une tentation passagère ; il était le choix d’une mesure immuable, qui donne la primauté à l’amour de Dieu sur tout autre appel.
Ainsi, le corps sortit vers la prison, tandis que le cœur demeura libre. C’est là que se révèle, dans toute sa profondeur, cette différence silencieuse : être enchaîné dans un lieu, ou être enchaîné au plus intime de soi-même.
Et dans le premier récit de sang versé sur terre, celui de Caïn, se dessine une scène tout autre. Deux frères se font face : il n’y a entre eux ni guerre, ni hostilité apparente ; mais, au-dedans, une âme a commencé à s’incliner vers elle-même plus qu’il ne convient. Le problème n’était pas l’absence de sentiment, mais le dérèglement de sa mesure : l’amour de soi, au lieu de demeurer une disposition naturelle réglée par le sens et la vérité, s’est mué en inclination hypertrophiée, incapable d’accepter que le droit et la justice lui soient supérieurs.
Lorsque cette inclination s’est installée dans le cœur, son possesseur n’a plus vu que lui-même, ni pesé les choses qu’à son propre poids. Alors la parole est sortie, lourde de menace : « Je te tuerai assurément. » Ce ne fut pas un brusque accès d’emportement, mais l’aboutissement d’un cheminement silencieux où l’âme, peu à peu, enjolive et égare, jusqu’à ce qu’il devienne plus facile de rejeter la vérité que d’accepter qu’un autre la devance. C’est ici que se révèle le visage de l’amour lorsqu’il dévie : il n’est plus une miséricorde qui affine et discipline, mais devient un parti pris aveugle, qui justifie, pousse à l’acte, et fait taire ce qui subsiste encore de la voix de la justice.
Entre ces deux scènes s’étend une troisième image, plus paisible et d’une portée plus profonde encore, tirée de la vie d’Abou Bakr el-Siddiq, qu’Allah l’agrée. On n’y voit ni conflit manifeste, ni instant de tension extrême ; pourtant, elle révèle ce que devient l’amour lorsqu’il s’enracine et porte du fruit. C’est une proximité constante, une compagnie ininterrompue, des attitudes qui se répètent dans l’épreuve avant l’aisance.
Ici, l’amour n’était pas une parole proclamée, mais un état perceptible : dans une générosité qui n’attend aucune contrepartie, dans une fermeté qui ne vacille pas lorsque d’autres chancellent, et dans une fidélité qui ne fait que croître à mesure que grandit la proximité.
Ainsi, l’amour cesse d’être un simple sentiment en quête de confort ; il devient une disposition qui règle la conduite, oriente les choix, et rend l’homme plus vigilant envers lui-même, pas moins.
Et tout au long de cet horizon, le Coran établit une mesure infaillible : « Ceux qui ont cru sont les plus ardents dans leur amour pour Allah. » Puis il ne laisse pas cet amour suspendu dans l’intériorité ; il le lie à ce qui se manifeste au-dehors : « Dis : si vous aimez Allah, suivez-moi. » Il ne suffit donc pas que le cœur soit rempli d’un sentiment, si son effet ne se reflète pas dans la voie que l’on choisit et dans la conduite que l’on adopte. C’est ici que se marque la différence : entre un amour que l’on dit, et un amour que l’on voit.
A une époque où l’on parle abondamment de l’amour comme d’une justification, cette vérité apparaît avec une force d’autant plus tranquille : l’amour, lorsqu’il est laissé sans discipline, ne restera plus ce qu’il est ; il prend la forme de ce qui le nourrit. Il peut devenir une dépendance qui fait perdre à l’être humain son équilibre, ou un désir de possession qui vide l’autre de sa signification, ou bien encore une gravitation autour de soi qui se pare du nom de sentiment. Mais lorsqu’il est éduqué et purifié, il devient une force qui construit, ordonne, élève, et rétablit l’ordre du dedans avant celui du dehors.
Dès lors, la question n’est plus de savoir si l’amour existe, mais vers quoi il s’oriente ; non quelle est sa puissance, mais ce qu’il produit en celui qui le porte. Car il peut ouvrir le chemin comme il peut l’égarer ; il peut libérer comme il peut asservir. Et c’est entre ces deux issues que se forme le destin. Celui qui l’a compris ne cherche plus seulement qui aimer, mais comment aimer… car c’est dans la manière, non dans la multitude, que s’écrit la fin de l’histoire.
*Article paru dans le n°105 de notre magazine Iqra.
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