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Regard fraternel (n°101) - Léon XIV en pèlerinage vers ses racines spirituelles

  • 13 avr.
  • 10 min de lecture

Par Nassera Benamra

« Je suis un augustinien, un fils de saint Augustin »

C’est par ces mots que Léon XIV s’est présenté, lors de sa première apparition au balcon de la basilique Saint-Pierre, en mai 2025. 


Le pape Léon XIV a entamé sa visite en Algérie, première étape de sa tournée apostolique en Afrique, amorcée le 13 avril. Un déplacement qui revêt une dimension particulière, tant pour la petite Église locale que pour un peuple connu pour son sens de l’accueil, curieux de rencontrer ce « fils de saint Augustin ». Une première pour un souverain pontife dans un pays qui fut, autrefois, un véritable carrefour des spiritualités.


Un voyage inscrit dans l’héritage augustinien


En se rendant en Algérie pour la première fois comme évêque de Rome, Léon XIV inscrit son déplacement dans une profondeur historique et spirituelle singulière. Ce voyage ne se limite pas à une visite pastorale mais il renvoie à un héritage ancien, celui de saint Augustin, né au IVᵉ siècle à Taghaste, aujourd’hui Souk Ahras. Figure majeure du christianisme, il a inspiré une tradition fondée sur l’unité, la pauvreté, la vérité et la charité.


Attendu pour rencontrer le peuple algérien, musulman, dans un esprit de dialogue et de fraternité, le souverain pontife s’inscrit ainsi dans une filiation spirituelle largement reconnue sur place. « Le Pape, et celui-ci en particulier, est vraiment attendu» témoigne le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger. « Il y a eu ce grand moment, dès le début de son pontificat, où il a dit « Je suis un fils de saint Augustin », explique l’archevêque dominicain, et cette filiation spirituelle a été prise au premier degré par les Algériens, et c'est un beau signe parce que c'est "notre" Pape. Je pense qu'à la fin du voyage, ce sera vraiment « leur Pape», a-t-il ajouté dans ses déclarations à la presse.


Cette référence à Augustin dépasse le registre symbolique, car avant son élection, Mgr Prevost s’était déjà rendu à deux reprises en Algérie, lorsqu’il était prieur général de son ordre, témoignant d’un lien ancien avec cette terre. « Dans cette profondeur historique, il y a l’histoire chrétienne de cette Afrique du Nord qui allait jusqu’à Carthage, un foyer très vivant du christianisme », rappelle Mgr Vesco.


A la découverte d’une Église catholique africaine


Au-delà de la profondeur historique qui relie l’Algérie à saint Augustin, évêque d’Hippone au IVe siècle, le pape part aussi à la rencontre d’une Église bien réelle, discrète, presque fragile. Une « petite Église », marquée par les épreuves et profondément transformée au fil des trois dernières décennies, notamment depuis le martyre des 19 bienheureux, parmi eux les moines de Tibhirine, assassinés en 1996, pendant la « décennie noire ».


Aujourd’hui, cette Église assume pleinement ce qu’elle est devenue : «Notre Église va se montrer telle qu'elle est », souligne le cardinal Jean-Paul Vesco, « une Église modeste et africaine. Un visage qui a beaucoup changé depuis de début de la guerre d'indépendance et l’époque du cardinal Léon-Étienne Duval», un de ses prédécesseurs à Alger. «Nous sommes envoyés à un peuple algérien qui est immensément musulman mais aussi avec quelques chrétiens, voilà notre peuple». Pour lui, ignorer cette réalité serait une erreur : « c'est passer à côté de l'âme de cette Église ».


Pays tourné vers l’Afrique autant que vers la Méditerranée, l’Algérie occupe une place particulière, à la croisée des mondes, des cultures et parfois des tensions.


C’est dans cet esprit, la visite de Léon XIV s’inscrit dans le sillage de Pape François, très attaché à cette « Mare Nostrum » envisagée comme un espace de rencontre et de fraternité. « C’est tout le travail que porte l'Église de ce pourtour méditerranéen, explique encore le cardinal Vesco, cette Méditerranée qui n'est pas faite pour être une frontière, mais qui l’est malgré tout devenue, étant même un tombeau pour tant de personnes en migration ». Une réalité douloureuse, qui n’efface pas pour autant ce qui unit les rives : « cette culture méditerranéenne (…) traverse les différences religieuses, les différences de cultures, et il est bon qu'il y ait ce voyage-là ».


Les églises ouvertes à une mémoire spirituelle commune


En Algérie, les églises occupent une place singulière dans le paysage social et culturel. Contrairement à ce que l’on observe dans d’autres pays, elles sont souvent visitées et fréquentées par des Algériens musulmans, dans un geste empreint de respect et de curiosité spirituelle. Avec le temps, cette pratique est devenue pour certains une forme de rituel, visiter l’église, s’y recueillir un instant, ou simplement rendre hommage à la Vierge Marie, perçue comme un symbole de pureté et de bénédiction.


Pour beaucoup, ces visites s’inscrivent dans une culture populaire où se mêlent mémoire religieuse et tradition. La Vierge Marie, appelée Maryam dans le Coran, occupe en effet une place particulière dans l’islam, où elle est reconnue pour sa foi, sa droiture et son courage spirituel. Cette reconnaissance contribue à créer un lien singulier avec ces lieux, perçus non pas comme étrangers, mais comme faisant partie d’un héritage spirituel plus large, parfois associé à la recherche de la « baraka », cette bénédiction discrète mais profondément ancrée dans les représentations populaires.

Au-delà des appartenances religieuses, ces espaces deviennent parfois des lieux de passage et de respect partagé, où se rencontrent histoire locale, sensibilité spirituelle et traditions populaires algériennes, on ne peut imaginer les hauteurs de Bab El-oud sans Notre Dame d’Afrique, appeler Madame l’Afrique pour les habitants du quartier, qui se présentent avec fierté « je suis un enfant de Madame l’Afrique ».


Le Pape vient rencontrer « l’Algérie d’aujourd’hui »


Le pape Léon XIV vient rencontrer « l’Algérie d’aujourd’hui », dans un pays où sa visite suscite déjà une attente rare. De nombreux Algériens y voient un moment particulier, porté autant par la curiosité que par la gratitude. Au-delà de l’événement religieux, c’est surtout la dimension humaine de la rencontre qui domine les esprits. « Ce qui compte plus que tout pour eux c'est la personnalité, ce sont les regards et c'est cela qui touche les cœurs. Les Algériens sont frappés au cœur, c'est leur immense qualité. Je n'ai aucun doute sur le fait que ceux qui le verront et le regard que le Pape portera sur eux et sur notre pays les touchera au cœur, ça j'en suis sûr » témoigne Jean-Paul Vesco.


Dans les jours qui ont précédés son arrivée, cette visite est déjà commentée comme un moment à part. Certains parlent d’un accueil d’une intensité particulière, presque inédit, tant la charge symbolique est forte. Dans les espaces de rassemblement et de mémoire, notamment autour de l’esplanade de Riad El Feth, à proximité du Sanctuaire du Martyr, lieux qui dominent la capitale, l’événement prend une dimension populaire supplémentaire, celle d’un rendez-vous entre histoire, mémoire et présent.


Léon XIV entend également établir des « ponts » avec l’Algérie et, plus largement, avec le monde musulman. Ce déplacement constitue d’ailleurs son troisième voyage dans un pays à majorité musulmane depuis son élection en mai 2025, après la Turquie et le Liban.


Pour l’archevêque d’Alger, le cardinal Jean-Paul Vesco, c’est « un frère qui vient visiter ses frères » et « rencontrer le peuple » d’un pays majoritairement musulman, rappelle-t-il. Le pape, précise-t-il encore dans des déclarations à l’AFP, a exprimé à plusieurs reprises son désir de se rendre sur les lieux liés à saint Augustin, tout en souhaitant rencontrer « l’Algérie d’aujourd’hui ».


« L’Algérie … a une histoire ancienne. Le fait que le pape vienne aussi pour Saint-Augustin redonne une profondeur à cette histoire. Il y a une histoire chrétienne, préchrétienne, préislamique et pré-colonisation. Tout cela est dans l’âme des Algériens », explique-t-il encore à France 24.


Le cardinal ne nie pas l’intérêt politique que peut représenter une telle visite. « L’Algérie veut lancer un message d’ouverture », reconnaît-il, tout en soulignant que cette dynamique vaut pour tous les pays hôtes. Et c’est précisément ce message d’ouverture, porteur d’une autre image du pays. « L’Algérie est heureuse et honorée d’accueillir un pape et le fera le mieux possible », conclut-il.


*Article à paraître dans le n°106 de notre magazine Iqra.




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