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Regard fraternel (n°108) - Religions et esclavage : entre justification, encadrement et contestation

  • il y a 3 heures
  • 9 min de lecture

Par Nassera Benamra

L'esclavage est l'une des réalités les plus anciennes et les plus universelles de l'histoire humaine. Bien avant les empires coloniaux et la traite transatlantique, il existait déjà dans les grandes civilisations de l'Antiquité, de la Mésopotamie à Rome, en passant par la Grèce, l'Afrique et l'Orient. Pendant des siècles, l'asservissement d'êtres humains fut considéré comme une pratique normale, intégrée aux structures économiques, sociales et politiques. D’ailleurs, le philosophe Aristote justifie l’esclavage dans La Politique, quand il dit : « Il est évident qu’il y a par nature, des hommes qui sont libres et d’autres qui sont des esclaves, et que pour ceux-ci, la condition servile est à la fois avantageuse et juste. »


Les religions n'ont pas échappé à cette histoire. Inscrites dans des sociétés où l'esclavage était une institution établie, elles ont parfois été utilisées pour le justifier ou l'encadrer. Mais elles ont aussi porté, en leur sein, des principes de justice, de dignité humaine et de fraternité qui ont inspiré ceux qui ont combattu cette pratique.


Entre accommodement et contestation, les traditions religieuses ont entretenu avec l'esclavage une relation complexe. C'est cette histoire contrastée que nous proposons d'explorer à travers les figures chrétiennes abolitionnistes, les voix juives engagées et les prises de conscience qui ont émergé dans le monde musulman.


L’Évangile et la naissance d’une conscience abolitionniste


La lecture de 1 Timothée 6:1-2 a longtemps semblé difficile pour les abolitionnistes chrétiens, car le passage pouvait être compris comme une forme d’acceptation de l’esclavage en appelant les esclaves à respecter leurs maîtres. Pourtant, à partir de la fin du XVIIIe siècle, les premiers mouvements abolitionnistes choisissent une autre lecture. Ils ne se limitent pas à des prescriptions isolées, mais s’appuient sur l’ensemble du message chrétien. Pour eux, l’enseignement de Jésus, centré sur l’amour du prochain, la fraternité et la dignité de chaque être humain devant Dieu, rend inconcevable la réduction d’un homme à l’état de propriété.


C’est dans cette perspective que se développe le premier grand mouvement abolitionniste européen, porté notamment par des réseaux chrétiens évangéliques. Des Quakers de Philadelphie jouent un rôle déterminant dans l’émergence des premiers écrits dénonçant la traite, suivis par des auteurs comme Anthony Bénézet, dont les textes provoquent une prise de conscience dans les milieux religieux. En Grande-Bretagne, des figures comme John Wesley, prédicateur méthodiste, et Thomas Clarkson contribuent à diffuser un discours dénonçant la traite et ses violences, tandis que William Wilberforce s’engage au Parlement pour en obtenir l’abolition.


Ces abolitionnistes cherchent à toucher les consciences chrétiennes en rappelant que les Africains ne peuvent être réduits à des objets de commerce, ils sont des êtres humains, dotés de sentiments, de raison et d’une même dignité spirituelle. Leur action s’inscrit dans une mobilisation plus large, visant à influencer l’opinion publique et les décideurs politiques à travers des écrits, des campagnes et des pétitions. Ainsi, malgré des lectures scripturaires ambivalentes, c’est aussi au nom du christianisme et de l’esprit de l’Évangile qu’une partie des sociétés occidentales s’engage progressivement contre la traite et l’esclavage.


Michpatim et la lente pédagogie de la liberté


Dans le judaïsme, la réflexion sur l’esclavage s’enracine dans l’expérience historique fondatrice de l’exil et de la sortie d’Égypte. Cette mémoire de la servitude constitue un élément central de la loi, car elle rappelle au peuple juif ce que signifie être privé de liberté, afin de ne jamais oublier la dignité de l’étranger et du plus faible. La Torah, notamment dans Michpatim, ne commence pas par une abolition immédiate de l’esclavage, mais par son encadrement juridique. Ce choix, qui peut surprendre, traduit l’idée que le changement moral et social ne se décrète pas brutalement, mais s’inscrit dans un processus progressif visant à transformer la conscience humaine.


En effet, la loi biblique limite et encadre la condition servile tout en introduisant des signes qui en questionnent la légitimité, comme le rituel de l’oreille percée pour l’esclave qui refuse la liberté. L’objectif est de rappeler que cette situation n’est pas conforme à la volonté divine, même si elle existe encore dans le réel. Dans cette perspective, la tradition rabbinique, notamment à travers le Talmud, insiste sur la dignité de l’esclave et sur les devoirs du maître, allant jusqu’à souligner une forme d’inversion symbolique des rôles dans le respect dû à l’esclave.


Ce cadre légal et interprétatif s’inscrit dans une dynamique de long terme, celle d’une humanité appelée à reconnaître progressivement l’incompatibilité entre l’esclavage et la liberté humaine. Pour certains penseurs, cette logique rejoint une vision de l’histoire où la liberté devient une exigence universelle, que les sociétés sont amenées à découvrir par leur propre maturation morale, plutôt que par une contrainte immédiate.


Islam et esclavage : une approche de régulation progressive


Dans l’islam, l’esclavage s’inscrit dans un contexte historique où cette institution était largement répandue dans les sociétés anciennes. Il n’est pas présenté comme un principe fondateur, mais comme une réalité sociale déjà existante, que la révélation coranique vient encadrer et transformer progressivement.


D’ailleurs, l’islam accorde une place importante au principe de « Tahrir el-raqaba », c’est-à-dire l’affranchissement des esclaves. Cette notion revient à plusieurs reprises dans les sources coraniques et prophétiques, où la libération d’une personne réduite en esclavage est présentée comme un acte de grande valeur spirituelle et morale. Elle s’inscrit dans une dynamique plus large visant à encourager la sortie progressive de l’esclavage, en multipliant les voies d’émancipation et en faisant de la liberté un horizon éthique central.


Cette régulation se traduit par un ensemble de prescriptions visant à limiter les abus et à garantir un traitement digne des personnes réduites en esclavage. Plusieurs traditions prophétiques insistent sur cette exigence morale. Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) déclare ainsi : « Ils sont vos frères, qu’Allah a placés sous votre autorité. Nourrissez-les de ce que vous mangez, habillez-les de ce que vous portez, et ne leur imposez pas ce qui dépasse leurs forces, si vous le faites, aidez-les » (rapporté notamment par Mouslim, d’après Abou Dharr). D’autres traditions renforcent cette éthique du respect et de la responsabilité, en condamnant les mauvais traitements et en appelant à la bienveillance dans les relations de dépendance.


Dans le même esprit, les textes insistent fortement sur la valeur de l’affranchissement. L’acte de libérer un esclave est présenté comme un acte de piété majeur, promis à une grande récompense spirituelle, tandis que l’aide à la libération est également encouragée. Le Coran lui-même évoque la possibilité de la « moukataba », un contrat permettant à l’esclave de racheter progressivement sa liberté (Coran 24:33), ouvrant ainsi une voie juridique vers l’émancipation.


Le judaïsme, le christianisme et l’islam ont tous été confrontés à la réalité de l’esclavage dans leurs contextes historiques respectifs, et qu’ils ont, chacun à leur manière, encadré cette pratique plutôt que de l’abolir immédiatement.

 

 

*Article à paraître dans le n°113 de notre magazine Iqra.




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