Récits célestes (n°90) - Moïse et Pharaon : le récit de la révélation face à l’asservissement
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Par Cheikh Abdelkader Belabdli
La tyrannie de Pharaon ne reposait pas seulement sur l’épée. Elle commença le jour où certains êtres humains furent regardés comme inférieurs aux autres : nés pour servir, vivant sous l’emprise de la peur, et dont la valeur se mesurait à leur utilité pour le pouvoir, non à l’humanité qu’ils portaient en eux. C’est là que commence l’un des plus grands récits où la révélation affronte l’asservissement de l’homme par l’homme.
Dans le Coran, Pharaon n’est pas seulement un roi orgueilleux, il incarne un système fondé sur la domination et la division des êtres humains. Le Coran dit : « Pharaon s’était élevé avec arrogance sur la terre et avait divisé ses habitants en factions, opprimant l’un des groupes parmi eux. »
Ici, l’injustice n’apparaît pas comme un simple accès de colère passager, mais comme une manière entière d’organiser la société : une catégorie qui possède, une autre qui est maintenue dans la faiblesse, et des vies humaines dont la valeur se mesure au degré de soumission à la force.
Au cœur de ce monde naît Moïse, que la paix soit sur lui. Il voit le jour à une époque où la peur était devenue loi, au point que les enfants étaient mis à mort afin que le pouvoir du souverain ne fût pas ébranlé. Les foyers retenaient leur souffle avant même de cacher leurs fils, et les mères savaient que les pleurs d’un nourrisson pouvaient devenir une menace pour sa vie.
Mais le grand paradoxe de ce récit tient au fait que l’enfant redouté par l’empire allait grandir au sein même de la maison de Pharaon. Comme si le Coran voulait nous dire que la tyrannie, si solidement verrouillée qu’elle paraisse, porte parfois en elle les germes de sa propre ruine, là même où elle ne les soupçonne pas.
Et lorsque Moïse revient en tant que messager, son discours ne commence ni par une revendication de pouvoir ni par une demande de richesse, mais par une parole qui résume une part essentielle du sens de la mission prophétique : « Laisse partir avec nous les enfants d’Israël. » C’est un appel à libérer l’être humain de l’asservissement exercé par son semblable.
Les messages célestes ne sont pas venus seulement enseigner aux hommes comment adorer Dieu, ils sont venus aussi empêcher que certains êtres humains ne s’érigent en divinités au-dessus des autres, et qu’un homme ne s’approprie le destin d’un autre homme. Car l’être humain n’accède pas à sa dignité lorsqu’il passe de l’autorité d’un maître à celle d’un autre, mais lorsqu’il comprend que sa servitude envers Dieu seul est ce qui le délivre de la servitude envers les hommes.
C’est pourquoi l’affrontement de Moïse avec Pharaon ne fut pas seulement un conflit entre un prophète et un roi, mais la confrontation de deux visions de l’être humain : d’un côté, l’homme honoré par Dieu, de l’autre, l’homme que le pouvoir veut réduire à un instrument soumis, privé même du droit d’éprouver la peur ou d’espérer.
Pourtant, le Coran ne présente pas la libération comme un simple passage d’une terre à une autre. Après avoir été sauvés, les enfants d’Israël portaient encore en eux les traces de longues années d’asservissement. Ils eurent peur, hésitèrent, et certains demeurèrent attachés à ce qu’ils avaient connu d’une vie marquée par l’humiliation. Comme si le récit suggérait une vérité profonde : les chaînes peuvent tomber rapidement du corps, mais la libération de l’âme exige un temps bien plus long.
C’est ici que le récit dépasse son temps ancien. Car le monde connaît encore aujourd’hui de nombreuses formes d’asservissement : lorsque la dignité des peuples leur est arrachée, lorsque l’être humain est réduit à sa couleur, à son origine ou à sa pauvreté, ou lorsque la force se transforme en droit, accordant à certains le pouvoir de décider de la valeur des autres.
C’est pourquoi l’histoire de Moïse demeure vivante dans la mémoire humaine : non parce qu’elle raconte seulement le salut d’un peuple face à un tyran, mais parce qu’elle rappelle à l’être humain une vérité plus profonde encore : la dignité n’est pas une concession accordée par un pouvoir, ni un don octroyé par une loi, elle est une dignité que Dieu a déposée en l’homme dès l’origine.
C’est peut-être là le secret de cette place singulière qu’occupe, dans la mémoire religieuse, le récit des grandes libérations : l’un de ses symboles les plus profonds se donne à voir dans cet instant où un prophète désarmé se tient face à tout un empire pour lui dire que les êtres humains ne sont la propriété de personne.
Ainsi, l’histoire de Moïse et de Pharaon n’apparaît pas comme une simple page du passé, mais comme une question qui se renouvelle à chaque époque : suffit-il que les lois de l’injustice tombent, si demeure dans les âmes la mentalité de la domination, de la supériorité et de la possession de l’homme par l’homme ?
*Article à paraître dans le n°113 de notre magazine Iqra.
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