Récits célestes (n°87) - Lorsque le passé n’empêche pas la rencontre
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Par Cheikh Abdelkader Belabdli
Les frères de Joseph revinrent enfin vers lui. Ces mêmes visages, disparus depuis des années, se tenaient désormais devant lui dans le palais du dignitaire, épuisés par le voyage, la peur et la faim. Ils ignoraient que l’homme auquel ils s’adressaient était ce même enfant qu’ils avaient jadis jeté au fond du puits. Ils le regardaient en implorant son aide, tandis que la mémoire ouvrait d’un seul coup toutes ses portes : le puits, la tunique, les larmes du père, et la solitude d’une longue absence.
Le passé était présent de tout son poids. Mais Joseph, que la paix soit sur lui, cette fois, n’était plus en position de faiblesse. Le pouvoir était entre ses mains, le droit était de son côté, et ceux qui l’avaient injustement traité se tenaient devant lui, démunis. L’ancienne blessure aurait pu se changer en une vengeance légitime, en de longs reproches, ou en une humiliation destinée à leur faire éprouver ce qu’ils lui avaient fait subir. Mais le Coran conduit la scène vers un tout autre horizon.
Après leur avoir révélé la vérité, alors que leurs cœurs étaient bouleversés par la stupeur et la honte, vinrent ces paroles qui dépassent les limites mêmes de l’instant : « Nul reproche ne vous sera fait aujourd’hui ». Ici, le lecteur ne se trouve pas devant un pardon passager, mais devant une manière coranique d’habiter la mémoire. Car le Coran n’efface pas la blessure, ne nie pas la trahison, et ne demande pas à l’être humain de feindre que la douleur n’a jamais existé. Il a rapporté l’histoire dans toute la dureté de ses détails : la jalousie, le complot, le puits, la perte, la prison, et ces longues années qui passèrent sur le cœur de Jacob, que la paix soit sur lui, tandis qu’il attendait.
Et pourtant, il n’a pas fait du passé le terme du chemin. Car le problème n’est pas que l’homme se souvienne, mais ce qu’il fait de ce dont il se souvient. La blessure peut se changer en une rancœur sans fin, comme elle peut devenir une porte ouverte vers la compréhension de la douleur, puis vers son dépassement. Ainsi, le pardon de Joseph, que la paix soit sur lui, ne fut pas un oubli, mais le refus de laisser le passé gouverner ce qui restait de la vie.
La mémoire ne devient pas dangereuse lorsqu’elle conserve la douleur… mais lorsqu’elle fait obstacle à la miséricorde. C’est de là que vient la singularité de cette scène coranique. Les frères de Joseph ne redevinrent pas soudain innocents, et Joseph ne perdit pas soudain la mémoire. Mais quelque chose d’autre naquit au-dessus de la trace ancienne : la miséricorde.
C’est pourquoi il ne dit pas : « Rien ne s’est passé. » Il dit plutôt : « Nul reproche ne vous sera fait aujourd’hui », comme si la Révélation enseignait à l’homme que la fraternité véritable ne se fonde pas sur l’effacement du passé, mais sur le refus de laisser ce passé détruire ce qui relève encore de l’humain.
Ainsi, cette histoire est restée bien plus qu’un ancien récit familial. Elle dévoile une question qui revient sans cesse dans la vie des individus comme dans celle des peuples : que faisons-nous de la mémoire douloureuse ? La portons-nous comme un témoignage rendu à la vérité, ou la transformons-nous en un mur qui empêche toute rencontre ?
Les nations, elles aussi, portent leur mémoire : des guerres, des injustices, des blessures qui ne disparaissent pas aisément. Il ne leur est pas demandé d’effacer cette mémoire, car l’oubli total n’est pas toujours justice, ni fidélité à la vérité. Mais le danger commence lorsque le passé devient la seule langue que nous sachions parler.
Alors, l’être humain n’est plus capable de voir l’autre qu’à travers sa propre blessure.
Quant au Coran, il ouvre une autre voie : que la vérité demeure présente, sans que la miséricorde s’éteigne, que la douleur soit reconnue, sans qu’elle se transforme en destin permanent.
C’est pourquoi Joseph, que la paix soit sur lui, ne fut pas faible lorsqu’il pardonna, il se tenait au contraire au sommet de la force. Car la vengeance peut parfois être plus facile que le pardon : pardonner exige la capacité de triompher de soi-même, et non seulement des autres.
Dans un monde où se multiplient les mémoires blessées, et où les discours de haine prennent de plus en plus d’ampleur, cette histoire paraît plus proche de nous que jamais. Non pas parce qu’elle offrirait une solution politique toute faite, mais parce qu’elle reconstruit l’être humain de l’intérieur, et lui rappelle que la mémoire peut être un pont, comme elle peut devenir une prison.
Rien n’est plus difficile, peut-être, que de se souvenir… puis de pardonner. Mais l’instant où Joseph, que la paix soit sur lui, prononça ces mots : « Nul reproche ne vous sera fait aujourd’hui », ne fut pas seulement la fin de la douleur, il fut le commencement d’une fraternité nouvelle, fondée non sur le déni du passé, mais sur la capacité de le dépasser.
Comme si la tunique, sortie un jour souillée par le mensonge, revenait finalement porteuse du parfum de la rencontre.
Ainsi, la Révélation demeure, dans son sens le plus profond, non pas un appel à l’oubli, mais une invitation à purifier la mémoire, afin que l’humanité ne perde jamais sa capacité de rencontre.
*Article paru dans le n°110 de notre magazine Iqra.
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