Regard fraternel (n°107) - Lecture croisée sur le sacrifice du prophète Abraham
- 27 mai
- 9 min de lecture

Par Nassera Benamra
Personnage central des trois monothéismes, le prophète Ibrahim (Abraham), paix sur lui, traverse les récits du judaïsme, du christianisme et de l’islam comme une mémoire commune, à la fois proche et différente. Derrière l’épreuve du sacrifice se dessine bien plus qu’un acte de foi, une interrogation universelle sur l’obéissance, le renoncement, la confiance et le rapport à l’autre, et aussi la valeur de la vie humaine. Sans chercher à effacer les divergences entre les croyances, ce récit fondateur ouvre un espace de rencontre où chacun peut reconnaître, dans la foi de l’autre, une part de sa propre humanité.
Un prophète commun qui relie sans confondre
Dans les trois traditions monothéistes, Abraham / Ibrahim apparaît comme l’exemple du croyant par excellence. Dans le récit biblique, il est l’homme de l’appel et de la promesse. Appelé à quitter sa terre, sa famille et ses certitudes pour suivre un Dieu encore inconnu, il devient le dépositaire d’une alliance fondée sur la foi, la descendance et la terre. Son parcours est marqué par l’épreuve, le doute, l’hospitalité, mais surtout par une confiance absolue en Dieu, culminant dans l’épisode du sacrifice d’Isaac, où il accepte de remettre entre les mains divines ce qu’il a de plus précieux.
Le Nouveau Testament s’inscrit dans cette continuité tout en donnant à Abraham une portée plus universelle encore. Sous l’impulsion de Paul, l’Apôtre, Abraham devient moins le père d’un peuple particulier que le modèle de tous les croyants. Sa foi prime désormais sur l’appartenance ethnique ou sur la Loi. Il est présenté comme celui qui a cru avant toute institution religieuse, ouvrant ainsi la promesse divine à l’ensemble des nations à travers Jesus Christ.
Dans l’islam, Ibrahim occupe également une place centrale. Modèle de droiture et de soumission totale à la volonté divine, il est considéré comme un croyant universel, antérieur aux divisions religieuses. Le Coran reprend plusieurs épisodes du récit biblique tout en leur donnant une signification nouvelle. La destruction des idoles, la construction de la Kaâba Charifa avec son fils Ismaël, ou encore l’épreuve du sacrifice, généralement associée dans la religion musulmane à Ismaël plutôt qu’à Isaac. A travers ce prophète, l’islam voit en Ibrahim (paix sur lui) l’incarnation même de la foi pure et de l’abandon confiant à Dieu.
Malgré leurs différences d’interprétation, les trois traditions se rejoignent ainsi autour d’un même prophète, celui qui accepte de se mettre en marche, de renoncer à lui-même et de faire confiance à Dieu.
Le récit du sacrifice dans les trois traditions monothéistes
Dans les trois traditions monothéistes, l’épisode du sacrifice constitue l’un des récits les plus forts et les plus symboliques autour du prophète Abraham (paix sur lui). Les juifs parlent de la « ligature d’Isaac » (‘Aqedat Yitzhaq), les chrétiens y voient le sacrifice d’Abraham annonçant celui du Christ, tandis que les musulmans commémorent la soumission totale d’Ibrahim (paix à son âme) à Allah à travers le sacrifice associé, dans le Coran, à Ismaël. Malgré leurs différences d’interprétation, les trois religions reconnaissent dans l’ épisode du sacrifice une épreuve ultime de foi et de confiance en Dieu.
Dans la tradition juive, le récit symbolise avant tout l’obéissance absolue à la parole divine et la fidélité à l’Alliance. L’image d’Abraham prêt à sacrifier son fils devient l’une des représentations les plus importantes de l’art hébraïque. Les manuscrits mettent souvent l’accent sur le moment précis où le geste est interrompu par l’intervention divine. Isaac y apparaît lié sur l’autel, tandis qu’Abraham tient le couteau rituel du sacrifice. La scène insiste moins sur la violence que sur la foi et sur le refus final du sacrifice humain.
Dans le christianisme, cet épisode reçoit une lecture symbolique nouvelle, Isaac est perçu comme une préfiguration du Christ. Comme Jésus portant sa croix, Isaac porte le bois du sacrifice jusqu’au mont Moriah. Le sacrifice interrompu d’Isaac annonce alors, dans la pensée chrétienne, le sacrifice accompli du Christ pour le salut de l’humanité. C’est pourquoi les manuscrits et les œuvres chrétiennes développent souvent la scène en plusieurs épisodes dramatiques, mettant en parallèle Abraham et Dieu le Père, Isaac et le Christ.
Dans l’islam, Ibrahim (paix sur lui) représente le modèle parfait de la soumission à Dieu. Le Coran ne nomme pas explicitement le fils destiné au sacrifice, mais la tradition prophétique a progressivement identifié Ismaël comme le fils choisi. Cet épisode est commémoré lors de l’Aid El-Adha, qui rappelle la confiance totale d’Ibrahim (paix sur lui) et l’acceptation de son fils. Dans l’iconographie musulmane, Ismaël est souvent représenté conscient et consentant au sacrifice, ce qui accentue encore la dimension spirituelle de l’épreuve.
Derrière des récits et des représentations différentes, le sacrifice d’Abraham révèle un socle commun aux trois traditions, celui de la foi, de l’abandon à Dieu et de la miséricorde divine qui finit par sauver la vie humaine. Mais ces divergences montrent aussi que chaque religion relit ce récit fondateur à travers sa propre compréhension du salut, de l’Alliance et de la relation entre Dieu et les hommes.
Il ne s’agit pas en fait, de tout fusionner ni d’effacer ce qui distingue les croyances. Les différences existent, parfois elles sont fortes, parfois complémentaires, parfois enrichissantes, parfois encore elles expriment des rapprochements. Mais, au fond, elles participent toutes à la vérité propre de chaque tradition. Elles n’empêchent pas la rencontre, bien au contraire, la fraternité ne naît pas du fait de penser la même chose, mais de la manière dont on se regarde et dont on s’écoute. L’autre n’est pas une menace, il peut devenir une présence qui questionne, qui éclaire, parfois même qui bouscule, et qui aide à mieux comprendre ce qu’on croit, sans avoir besoin de le diluer.
Pour les musulmans, la fête de l’Aid El-Adha est un moment de partage entre celui qui peut offrir le sacrifice et celui qui n’en a pas les moyens. C’est une occasion de se rassembler, de vivre la joie et la fraternité. Autour des tables, on ne trouve pas uniquement des familles, il y a des voisins, des amis, et souvent aussi des non-musulmans sont invités à partager ce moment de convivialité et à découvrir, de l’intérieur, ce rituel de fête et de générosité.

*Article à paraître dans le n°112 de notre magazine Iqra.
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