Regard fraternel (n°114) - L’éducation : une affaire de valeurs et de construction de l’humain

Par Nassera Benamra
« L'éducation est par essence une affaire de valeurs et de construction de l'humain. Elle dépasse largement la simple transmission de connaissances académiques et pédagogiques pour toucher au cœur de ce qui fait notre humanité et notre capacité à vivre ensemble et à accepter l’autre. »
Il suffit parfois d’observer un enfant quelques minutes pour comprendre que l’éducation commence bien avant l’école. Car un enfant regarde, écoute et imite, il pose des questions, parfois au moment où l’adulte s’y attend le moins. Il apprend ce qu’on lui enseigne, mais il apprend aussi ce qu’on ne lui dit jamais. Il observe la façon dont ses parents se parlent, la manière dont ils accueillent les autres, leur réaction face à une difficulté, leur comportement dans la rue, dans les transports, avec leurs voisins ou avec une personne qui ne partage pas leurs opinions.
Bien avant de savoir lire et écrire, l’enfant apprend d’abord comment être avec les autres
C’est pourquoi l’éducation est, par essence, une affaire de valeurs et de construction de l’humain. Elle ne peut pas se limiter à la transmission de connaissances scolaires ou à l’acquisition de compétences. Elle doit aussi aider l’enfant à devenir progressivement une personne capable de réfléchir, de choisir, de prendre ses responsabilités et de vivre avec les autres.
Nous parlons beaucoup de réussite scolaire, de résultats, de diplômes, d’orientation et d’avenir professionnel. Tout cela est important, mais une question mérite d’être posée… quelle personne voulons-nous former derrière l’élève ?
Une bonne note fait plaisir, elle récompense le travail, les efforts et parfois les sacrifices d’un enfant. Aussi un bon bulletin rassure les parents et encourage l’élève à poursuivre. Mais le bulletin scolaire ne raconte jamais toute l’histoire. Il ne dit pas si l’enfant sait écouter son camarade, il ne dit pas, non plus s’il sait demander pardon, ni s’il ne mesure pas sa capacité à aider celui qui rencontre une difficulté. Le bulletin de notes de l’élève ne dit pas comment il réagit lorsqu’il perd, lorsqu’il échoue ou lorsqu’il rencontre quelqu’un qui pense différemment de lui.
Ces apprentissages sont-ils essentiels ?
A quoi servirait une connaissance brillante si elle n’était pas accompagnée d’un minimum de conscience, de responsabilité et de respect ? A quoi servirait de former des esprits capables de résoudre des problèmes complexes si ces mêmes esprits étaient incapables de considérer l’autre avec dignité ?
Il est important de savoir que l’éducation ne doit pas choisir entre le savoir et les valeurs…Elle doit les réunir. L’enfant a besoin d’apprendre à lire, à compter, à comprendre l’histoire, les sciences, les langues et le monde qui l’entoure. Mais il a également besoin d’apprendre à vivre dans ce monde.
Il doit savoir qu’il existe des droits, mais aussi des devoirs. Qu’il peut exprimer son opinion, mais qu’il doit accepter que l’autre puisse en avoir une différente. Qu’il peut défendre ses convictions sans humilier celles des autres. C’est là que commence l’éducation au vivre-ensemble.
La famille, première école de la vie
Avant l’enseignant, avant le manuel scolaire, avant même la première cour de récréation, il y a la famille. C’est dans la famille que l’enfant entend ses premiers mots, découvre ses premières règles et rencontre ses premiers modèles. C’est là qu’il apprend ce que signifie aimer, partager, attendre son tour, remercier, respecter, aider ou pardonner. La famille n’est pas seulement le lieu où l’on grandit, elle est le premier endroit où l’on apprend à être humain.
Mais la responsabilité des parents n’est pas toujours facile. Ils demandent parfois beaucoup à leurs enfants… « sois poli, sois respectueux, ne mens pas, ne crie pas, aide les autres, sois patient, respecte les personnes âgées... »
Mais eux, sont-ils toujours capables de faire ce qu’ils leur demandent ?
C’est une question qui peut être inconfortable, mais elle mérite d’être posée. Il est difficile de demander à un enfant de ne pas mentir lorsqu’il voit les adultes mentir pour éviter une situation embarrassante. Difficile de lui apprendre le respect lorsque les conversations familiales sont parfois traversées par le mépris ou les insultes. Difficile de lui demander de ne pas être violent si la violence est présentée comme une réponse normale aux conflits. L’enfant écoute les paroles adultes, mais il croit surtout ce que leurs comportements lui enseignent.
Les adultes peuvent lui expliquer pendant une heure l’importance de la solidarité. Mais parfois, un simple geste accompli devant lui vaut mieux qu’un long discours. Ramasser un papier dans la rue, aider une personne âgée à porter un sac, laisser passer quelqu’un, s’excuser lorsque nous avons commis une erreur, reconnaître que nous nous sommes trompés. Ce sont de petites choses…Mais l’éducation est souvent faite de petites choses.
L’école : apprendre à vivre ensemble
L’école occupe naturellement une place centrale dans cette construction. Elle est le lieu du savoir, mais elle est aussi l’un des premiers espaces où l’enfant rencontre véritablement la différence. Il y découvre des camarades qui ne viennent pas tous du même milieu, qui n’ont pas les mêmes histoires, les mêmes habitudes ou les mêmes façons de penser. Il apprend alors qu’il n’est pas seul. Il doit attendre son tour, écouter, respecter des règles communes, travailler avec les autres, accepter parfois de ne pas être d’accord.
La classe est ainsi une petite société et l’enseignant ne transmet pas uniquement une matière, il transmet aussi, consciemment ou non, une manière de considérer les autres. Un enseignant qui sait encourager un élève qui doute, lui transmet quelque chose qui dépasse son programme. Celui qui traite équitablement les élèves leur donne une leçon de justice. Celui qui accepte la question, même maladroite, enseigne le respect de la parole et le droit à l’erreur.
Il existe des enseignants dont les élèves oublieront peut-être le contenu d’un cours, mais dont ils se souviendront longtemps de la bienveillance, de l’exigence ou de la confiance. C’est aussi cela, éduquer.
Les valeurs ne sont pas une matière supplémentaire
On pourrait être tenté de penser qu’il suffit d’ajouter une heure consacrée aux « valeurs » dans l’emploi du temps. Mais les valeurs ne s’apprennent pas seulement sur un tableau. Le respect se pratique dans la classe, la responsabilité se construit à travers les petites tâches confiées à l’enfant, la solidarité apparaît lorsqu’un élève aide son camarade, la tolérance se construit lorsque l’on apprend à écouter une opinion différente.
L’éducation aux valeurs devrait donc traverser l’ensemble de l’éducation. Elle concerne les enseignants, mais aussi les parents. Elle concerne les institutions, mais également la société. Car un enfant reçoit des messages éducatifs partout.
L’écran : cet intrus qui éduque nos enfants aujourd’hui ?
Autrefois, lorsqu’on parlait d’éducation, on pensait essentiellement à la famille et à l’école. Aujourd’hui, la situation est différente.
Un enfant peut passer une partie de sa journée en classe, quelques heures avec sa famille, puis plusieurs autres heures face à un écran. Il découvre sur Internet des images, des discours, des comportements et des modèles venus du monde entier.
Les réseaux sociaux peuvent être des outils extraordinaires d’ouverture et de connaissance. Mais ils peuvent aussi exposer les plus jeunes à la violence verbale, à l’humiliation, au culte de l’apparence, à la recherche permanente de reconnaissance et à une certaine banalisation de l’agressivité.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut couper les enfants du monde… Mais la véritable question est plutôt : comment leur apprendre à regarder ce monde avec discernement ?
Comment leur apprendre à distinguer ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas ? Ce qui est respectable de ce qui ne l’est pas ? Ce qui construit de ce qui détruit ?
L’éducation doit aujourd’hui donner des connaissances, mais aussi des clés pour comprendre et pour résister. Elle demande donc un équilibre, et cet équilibre n’est jamais définitivement acquis.
Éduquer aux valeurs, c’est préparer demain, car une société ne se construit pas uniquement avec des connaissances, des diplômes et des compétences.
Elle se construit avec des femmes et des hommes capables de vivre ensemble, de respecter la dignité de l’autre, de prendre leurs responsabilités et de transmettre, à leur tour, ce qu’ils ont reçu. Éduquer, au fond, c’est transmettre une manière d’être au monde.
*Article paru dans le n°120 de notre magazine Iqra.
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