Récits célestes (n°88) - « Je me suis hâté vers Toi, Seigneur, pour que Tu sois satisfait »
- 26 mai
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Par Cheikh Abdelkader Belabdli
Moïse, que la paix soit sur lui, n’était point en retard au rendez-vous… il s’était simplement pressé d’y parvenir. Il laissa son peuple derrière lui et s’en alla vers la montagne, devançant ses propres pas, emporté par le désir ardent de la rencontre, jusqu’à ce qu’Allah, Exalté soit-Il, lui demandât : « Qu’est-ce qui t’a fait te hâter loin de ton peuple, Ô Moïse ? » Et la réponse vint, sincère, portant la chaleur de l’amour bien plus que la justification de la précipitation : « Je me suis hâté vers Toi, Seigneur, pour que Tu sois satisfait.»
C’est ici que commence le récit, à partir d’un sens qui paraît beau en apparence: l’élan ardent de se rapprocher d’Allah. Mais le Coran ne s’arrête point à la seule beauté de ce désir, il dévoile bien davantage : comment Allah éduque l’homme par la patience tout autant qu’Il l’éduque par l’amour.
Moïse, que la paix soit sur lui, se rendait à un rendez-vous sacré, en un temps qu’Allah avait élu pour la parole, la Révélation et la réception du message. Ces quarante jours n’étaient point une période anodine, Allah, exalté soit-Il, en avait fait un temps de formation et d’élévation spirituelle. C’est pourquoi Il dit : « Nous avons assigné à Moïse trente nuits, puis Nous les avons complétées par dix. »
Car certaines significations ne se donnent point d’un seul coup, et certains cœurs ne mûrissent que dans l’attente. Comme si le temps, en cette circonstance, n’était pas un simple cadre extérieur aux événements, mais faisait partie intégrante de l’éducation elle-même.
Mais tandis que Moïse, que la paix soit sur lui, gravissait la montagne, autre chose se produisait derrière lui. Un peuple qui n’avait pas encore appris à vivre le vide, ni à endurer le temps de l’attente. L’absence se prolongea, l’inquiétude envahit les cœurs, et ils se troublèrent, se précipitèrent vers la certitude immédiate, réclamant quelque chose de tangible pour combler le manque laissé par l’attente. C’est là que commença l’épreuve du veau.
Ce récit révèle, entre autres enseignements, combien l’être humain peut vaciller lorsque sa patience s’affaiblit au cœur du temps de l’attente.
Dans le Coran, les jours ne s’écoulent pas toujours comme un simple temps qui passe, ils sont un terrain d’éducation. C’est pourquoi les mois sacrés en islam ne furent pas de simples dates à connaître, mais des temps dans lesquels il est demandé à l’homme de vivre différemment. Le tumulte s’y atténue, le cœur s’y examine lui-même, et l’homme apprend à différer certains désirs, à discipliner ses élans, à comprendre que tout ce qui est convoité ne s’obtient pas immédiatement.
C’est de là que l’on comprend pourquoi le pèlerinage, le plus grand des temps forts de l’Islam est lié à la patience, à l’attente, au dépouillement et à la longueur du chemin. Le pèlerinage n’est pas seulement un déplacement géographique, c’est une sortie momentanée du rythme précipité de la vie vers un autre temps, où l’homme apprend à ralentir son âme quelque peu, afin de se mettre à l’écoute de lui-même.
Dans un monde qui ne connaît presque plus le ralentissement, où les choses se mesurent à la rapidité de l’accès, et où les désirs se réduisent à la réponse immédiate, ce sens paraît plus nécessaire que jamais. L’homme contemporain vit sous la pression de la hâte perpétuelle : l’information, les écrans, les messages, les résultats instantanés, au point que l’attente elle-même est devenue un lourd fardeau à porter.
Pourtant, la révélation divine offre une conception différente du temps. Tout retard n’est pas une privation, et toute attente n’est pas un vide. Car certains temps sont ceux où Allah, exalté soit-Il, éduque l’être humain avant de lui accorder ce qu’il désire.
C’est pourquoi l’erreur dans l’histoire de Moïse, que la paix soit sur lui, ne fut pas seulement une précipitation individuelle, mais une incapacité collective à supporter le temps sans succomber à la tentation. Et lorsque sa patience s’épuise, l’homme cherche parfois refuge dans l’immédiat et l’éclatant, pour donner forme au vide que l’inquiétude laisse en lui.
C’est ainsi que le récit transcende son époque révolue pour se rapprocher de l’homme en tout temps. Car chaque époque a ses choses promptes et brillantes, qui promettent à l’homme la sérénité immédiate, tandis que la foi véritable requiert tout autre chose : du temps, de la patience et une progression graduelle.
C’est pourquoi les mois sacrés apparaissent, dans leur sens profond, comme une invitation à renouer avec le temps d’une manière plus apaisée. Non de simples saisons que l’on emplit de rites, mais des temps où l’intériorité se remet en ordre, afin que l’être humain ne demeure point captif de cette hâte qui consume son existence sans lui offrir la sérénité.
Et Moïse, que la paix soit sur lui, n’était pas loin de cet enseignement. Car celui qui dit : « Je me suis hâté vers Toi, Seigneur, pour que Tu sois satisfait » portait dans son élan, la sincérité de l’amour, mais la Révélation enseigne, à travers ce récit, que certains sens ne s’accomplissent que dans la patience, au sein du temps qu’Allah, exalté soit-Il, choisit.
Ainsi, le temps sacré cesse d’être une simple période différente dans le calendrier, pour devenir une manière différente de vivre. Une manière où l’homme apprend que certaines proximités ne s’atteignent pas par la précipitation, et que le cœur, à l’instar de la terre, a parfois besoin d’un temps entier pour se préparer à accueillir ce qui doit y être semé.
*Article paru dans le n°111 de notre magazine Iqra.
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