Sabil al-Iman (n°125) - Habiter le temps plutôt que le subir

Par Cheikh Khaled Larbi
Il est des heures qui passent sans laisser de trace, et des instants qui changent une vie. La différence ne tient pas toujours à leur durée, mais à la présence que nous leur accordons. Nous vivons à une époque paradoxale : les outils censés nous faire gagner du temps nous donnent parfois le sentiment d’en manquer davantage. Les messages s’accumulent, les notifications interrompent nos pensées et les journées se remplissent, jusqu’à ces soirées où nous avons beaucoup fait sans avoir vraiment vécu. A force de courir après les heures, nous risquons de perdre ce qui leur donne leur valeur : une conversation sincère, la présence auprès d’un parent, une écoute attentive, une prière accomplie sans précipitation ou un geste de bonté accompli discrètement. La foi ne nous demande pas de fuir le temps. Elle nous apprend à l’habiter avec conscience, gratitude et responsabilité.
Une sourate pour remettre nos vies en perspective
Allah dit dans la sourate El-‘Asr : « Par le Temps ! L’homme est certes en perdition, sauf ceux qui croient, accomplissent les bonnes œuvres, s’enjoignent mutuellement la vérité et s’enjoignent mutuellement la patience. » (Coran, 103 : 1-3.)
En trois versets, le Coran nous offre une véritable boussole pour orienter notre existence.
La foi donne une direction à notre vie. Les bonnes œuvres lui donnent une réalité. La vérité nous aide à distinguer le juste de l’injuste, tandis que la patience nous donne la force de persévérer.
Cette sourate nous rappelle également que la réussite spirituelle ne se construit pas seul. Nous sommes appelés à nous soutenir mutuellement, à nous conseiller avec bienveillance et à nous encourager à faire le bien.
Car une foi qui ne transforme jamais notre manière de traiter autrui, d’assumer nos responsabilités ou de reconnaître nos torts mérite que nous interrogions notre propre cohérence.
La réussite ne consiste pas seulement à avancer dans la vie, mais à avancer dans la bonne direction, sans abandonner les autres en chemin.
Le temps perdu est-il toujours inutile ?
Toutes les minutes n’ont pas besoin d’être productives pour être précieuses. Se reposer, contempler un paysage, rire avec ses enfants, accompagner un malade ou demeurer auprès d’une personne endeuillée sont autant de moments dont la valeur échappe aux calculs de la performance.
A l’inverse, une journée remplie d’activités peut rester pauvre en humanité si elle est marquée par le mépris, la rancune ou l’indifférence.
Le Prophète Muhammad ﷺ nous a avertis : « Il est deux bienfaits au sujet desquels beaucoup de gens sont dupés : la santé et le temps libre. » (Sahih el-Boukhari, no 6412.)
Nous reconnaissons parfois la valeur d’un bien seulement lorsqu’il nous échappe : la santé après la maladie, une présence après une absence, une occasion après l’avoir laissée passer.
Prendre conscience du temps ne doit donc pas nous rendre anxieux, mais plus présents. Il ne s’agit pas de remplir chaque instant, mais de ne plus laisser l’essentiel disparaître dans le bruit du quotidien.
Trois gestes pour mieux habiter ses journées
Il n’est pas nécessaire de bouleverser toute son existence. Quelques gestes sincères peuvent déjà lui donner une autre direction.
Le matin, choisir une intention. Avant de se laisser absorber par les sollicitations du monde, se demander : quelle action juste, utile ou bienveillante puis-je accomplir aujourd’hui ?
Dans la journée, offrir une véritable présence. Écouter sans regarder son téléphone, appeler un parent, aider une personne, reconnaître une erreur ou demander pardon.
Le soir, faire le bilan sans se condamner. Qu’ai-je appris ? Qui ai-je aidé ? Ai-je blessé quelqu’un ? Que puis-je réparer ?
Ce bilan n’est pas un procès contre soi-même. C’est une occasion de progresser. Le croyant n’est pas celui qui ne commet jamais d’erreur, mais celui qui sait reconnaître ses manquements, se repentir et reprendre le chemin du bien.
L’essentiel n’est pas de réussir chaque journée, mais de ne pas cesser d’apprendre à mieux la vivre.
Une heure de plus, une vie plus consciente
Le passage à l’heure d’hiver nous offre une heure supplémentaire sur l’horloge. Mais aucune modification de nos montres ne peut, à elle seule, enrichir notre existence.
Cette heure peut devenir l’occasion de nous reposer, de prier, de lire, de rendre visite à un proche ou d’avoir cette conversation que nous repoussons depuis trop longtemps. Elle peut aussi nous rappeler que le repos fait partie d’une vie équilibrée et qu’il n’est pas nécessaire de transformer chaque minute en obligation.
La véritable question n’est pas de savoir comment remplir toujours davantage nos journées, mais comment leur donner davantage de sens.
Le temps est un don dont nous sommes responsables, non une richesse que nous pouvons croire inépuisable. La foi nous apprend à ne pas vivre comme si demain nous était garanti, sans pour autant sacrifier la sérénité du présent à la peur de l’avenir.
Alors, au lieu de demander seulement : « Combien de temps me reste-t-il ? », posons-nous cette question : « Que puis-je encore faire de bon avec le temps qui m’est donné ? »
Car une vie ne se mesure pas uniquement au nombre de ses années, ni à la quantité de ses accomplissements, mais aussi au bien qu’elle aura semé dans le cœur et dans l’existence des autres.
*Article paru ans le n°126 de notre magazine Iqra.
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