Sabil al-Iman (n°126) - Ce qui demeure lorsque tout passe

Par Cheikh Khaled Larbi
Quand le vent du destin balaye nos illusions, et que l’ombre du temps éteint nos passions, l’âme cherche la clé de ce monde éphémère, pour ancrer son espoir dans l’éternelle lumière.
La condition humaine face au temps
Dans un monde obsédé par la vitesse, la productivité et la possession matérielle, aborder la question de la finitude humaine ressemble souvent à un acte de résistance intellectuelle. Nous construisons des empires de verre et de béton, nous accumulons des biens, nous planifions nos décennies futures comme si le temps nous appartenait de droit. Pourtant, la réalité rattrape inévitablement chaque trajectoire individuelle.
Le Coran pose un constat d’une lucidité saisissante sur la nature éphémère de notre monde : « Tout ce qui est sur elle doit disparaître, tandis que subsistera le Visage de ton Seigneur, plein de majesté et de noblesse. » (Er-Rahman, 55 :26-27)
Ce verset ne constitue pas un appel au renoncement ou au pessimisme. Au contraire, il établit une hiérarchie fondamentale entre ce qui est caduc et ce qui est pérenne. L'écrivain et théologien El-Ghazali expliquait dans son Ihyâ’ ʿOuloum Ed-Din que la méditation sur la finitude n'a pas pour but de dégoûter l'homme de la vie, mais de l'empêcher d'investir son cœur dans ce qui ne peut le combler durablement. Lorsque nous comprenons que tout passe, nous apprenons à chérir ce qui reste.
La noblesse du deuil : entre douleur et espérance
La foi islamique n’exige nullement de l'être humain une insensibilité stoïcienne face à la perte. Pleurer la disparition d'un être cher n'est pas un signe de faiblesse spirituelle ni une contestation du décret divin (Qadar), mais l'expression de la miséricorde que le Créateur a déposée dans le cœur des hommes.
L'exemple le plus émouvant nous vient directement du Prophète Mohammed ﷺ lors de la mort de son jeune fils Ibrahim. Les larmes aux yeux, il prononça ces paroles restées gravées dans la mémoire musulmane : « L'œil pleure, le cœur est attristé, mais nous ne disons que ce qui agrée à notre Seigneur. Et par ton départ, Ô Ibrahim, nous sommes profondément affligés. » (Rapporté par El-Boukhari et Mouslim)
Ce hadith illustre l'équilibre parfait entre l'émotion légitime du deuil et l'alignement spirituel. La foi ne masque pas la douleur, elle lui donne un cadre, une dignité et un sens. Comme le soulignait Victor Hugo dans ses écrits sur la mémoire : « Ceux qui ne sont plus ne sont pas absents, ils sont des invisibles. » Pour le croyant, ces « invisibles » ne sont pas tombés dans le néant, mais ont devancé leurs proches dans la demeure de la paix.
L’illusion de l'accumulation et la réalité de l'empreinte
Au quotidien, l'être humain consacre une énergie considérable à bâtir des sécurités matérielles. Pourtant, au moment du grand départ, la rupture est absolue. Le Prophète ﷺ a résumé cette réalité à travers un enseignement d'une grande sobriété :
« Trois choses accompagnent le défunt jusqu'à sa tombe : sa famille, ses biens et ses œuvres. Deux s'en retournent et une seule reste avec lui : sa famille et ses biens s'en retournent, seules restent ses œuvres. » (Rapporté par El-Boukhari et Mouslim).
Considérons deux manières d'habiter le monde. On peut passer sa vie à accumuler des titres de propriété, des comptes en banque et des diplômes prestigieux sans jamais irriguer la vie de son entourage. A la mort, ces richesses sont redistribuées ou oubliées. A l'inverse, l'individu qui utilise ses ressources et son temps pour réconcilier deux familles brisées, parrainer l'éducation d'un orphelin, planter un arbre dont l'ombre profite aux voyageurs, ou transmettre un savoir utile, laisse une empreinte vivante.
C'est là tout le sens du concept coranique de la Sadaqa Jariya (l'aumône continue). Le corps physique disparaît, mais le bien semé continue de porter ses fruits dans le monde des vivants.
La boussole de nos choix quotidiens
Savoir que tout passé transforme radicalement notre rapport aux autres et au temps présent. La conscience de la finitude devient une règle d'éthique pratique :
Pardonner sans attendre : Retenir une rancœur, c'est alourdir son propre cœur pour des offenses qui s'éteindront avec le temps.
Exprimer son affection : Ne pas reporter à demain les paroles de gratitude envers ses parents, son conjoint ou ses enfants.
Assainir ses transactions : S'assurer de n'avoir lésé personne, de rendre les dépôts (El-Amanat) et d'apaiser les litiges avant que la porte ne se ferme.
Le Coran nous rappelle la valeur inestimable de chaque instant à travers cet avertissement salutaire « Afin que chaque âme voie ce qu'elle a avancé pour demain. Et craignez Allah, car Allah est Parfaitement Connaisseur de ce que vous faites. » (El-Hashr, 59 :18).
Vivre debout, espérer sereinement
La perspective de l'au-delà n'est pas une fuite du monde, mais un engagement accru dans la cité. C'est parce que chaque acte compte comme le poids d'un atome que le croyant s'investit avec excellence (Ihsân). La mort ne sépare pas les êtres dans l'absolu, elle suspend momentanément la rencontre, en laissant aux vivants la noble responsabilité de prier pour leurs défunts et de poursuivre leurs bonnes œuvres.
Comme l'écrivait le poète et philosophe Mohamed Iqbal : « Le croyant ne craint pas la fin du voyage, car il sait que la graine qu'il a plantée en terre fleurira sous un autre ciel. »
L’amour ne meurt jamais sous la pierre du tombeau,
La prière est un pont vers un jour plus beau.
Ne pleurons pas la fin, mais honorons la vie,
Par la foi qui demeure et l’œuvre accomplie.
*Article paru ans le n°126 de notre magazine Iqra.
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