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Récits célestes (n°93) - L’émigration vers l’Abyssinie : quand les exilés trouvent une terre de dignité

  • il y a 4 heures
  • 8 min de lecture

Par Cheikh Abdelkader Belabdli

Toutes les migrations ne commencent pas par la recherche d’une terre nouvelle. Certaines naissent de la quête d’un lieu où l’être humain puisse préserver son droit d’être lui-même, sans être contraint de renoncer à ses convictions. C’est ainsi que débuta l’émigration vers l’Abyssinie.


Il ne s’agissait pas d’un seul départ, mais de deux. Comme si le chemin vers la sécurité ne s’ouvrait pas toujours dès la première tentative, mais exigeait un cœur capable de tout quitter et une terre capable d’accueillir.


A La Mecque, le message n’en était encore qu’à ses débuts, mais les persécutions avaient déjà commencé. L’épreuve devint si dure que La Mecque, pourtant leur patrie, finit par devenir trop étroite pour les croyants. Certains étaient torturés dans leur chair, d’autres atteints dans leur famille, d’autres encore privés de leurs moyens de subsistance, simplement parce qu’ils avaient déclaré : « Mon Seigneur est Allah. »


C’est alors que le Prophète ﷺ indiqua à ses compagnons une contrée lointaine. Ce n’était ni une terre d’islam ni une terre de proximité, mais c’était une terre de justice. Comme si Dieu ouvrait à Ses serviteurs les portes du salut, là où ils ne s’y attendaient pas.


Il prononça alors cette parole, demeurée depuis un critère intemporel pour comprendre le sens de l’asile et de la dignité : « Il y règne un souverain auprès duquel nul ne subit d’injustice. »


Il ne dit pas : « Parce qu’elle est riche. » Il ne dit pas non plus : « Parce qu’elle est puissante. » Il ne retint qu’un seul critère pour justifier le départ vers cette terre : la justice.


La première émigration se fit avec un petit nombre de personnes, comme pour éprouver le chemin et s’assurer qu’il était praticable. Puis vint la seconde, plus nombreuse et d’une portée plus profonde. Des hommes et des femmes quittèrent La Mecque, non parce qu’ils avaient cessé d’aimer leur patrie, mais parce que la foi a parfois besoin d’une terre où elle puisse respirer.


C’est là, en Abyssinie, que se déroula l’une des scènes les plus saisissantes de la vie du Prophète : Ja‘far ibn Abî Tâlib, qu’Allah l’agrée,  se tint devant le Négus. Il ne portait pas d’épée et ne disposait d’aucune puissance, il n’avait avec lui qu’un récit.


Il lui raconta comment ils vivaient autrefois dans une ignorance qui avait corrompu les cœurs, puis comment un Prophète leur était venu pour ramener les hommes vers Dieu et leur enseigner la sincérité, la miséricorde et la justice.


Puis il lui récita des versets de la sourate Maryam, qui relatent l’histoire de Marie et celle de son fils Jésus, que la paix soit sur eux. Alors, la scène prit une autre dimension…


Ces paroles ne constituaient plus seulement la défense d’un groupe persécuté, elles devenaient le témoignage vivant d’une foi qui sait s’adresser à la nature profonde de l’être humain.


Lorsque les larmes du Négus se mirent à couler, ce ne fut pas uniquement sous l’émotion suscitée par l’histoire de Marie, mais aussi comme la reconnaissance que la vérité, quelles que soient les langues de ceux qui la portent, demeure perceptible dès lors qu’elle se fait entendre.


Ce récit révèle ainsi une vérité essentielle : la dignité ne réside pas toujours dans le fait de rester. Il arrive que le départ soit le seul chemin qui permette de la préserver.


Ainsi, l’émigration vers l’Abyssinie ne fut pas un simple déplacement géographique. Elle constitua une leçon précoce : la valeur d’une patrie se mesure à sa justice avant de se mesurer à ses frontières, et à sa capacité de protéger les plus vulnérables avant même sa capacité de gouverner les puissants.


Ce récit demeure donc vivant aussi longtemps que l’être humain cherchera une terre où sa dignité puisse être préservée.


Combien d’hommes et de femmes ont quitté leur pays parce que leur cœur ne pouvait plus supporter ce qui les entourait ! Et combien d’exilés ont trouvé, sur une terre lointaine, ce que leur propre pays ne leur avait pas offert : la sécurité, la justice et la dignité !


L’émigration vers l’Abyssinie demeure ainsi un rappel : l’être humain peut quitter sa demeure, mais il ne renonce jamais à son droit de vivre dans la dignité.


Car ce qu’une terre peut offrir de plus beau, ce n’est pas nécessairement d’être la nôtre, mais d’être une terre où nul ne subit d’injustice.



*Article à paraître dans le n°116 de notre magazine Iqra.

 


 

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