Récits célestes (n°96) - Jaafar et le Négus :lorsque la sourate Maryam réunit deux cœurs

Par Cheikh Abdelkader Belabdli
Lorsque Jaafar ibn Abi Talib et le Négus se rencontrèrent, ils ne partageaient ni la même religion, ni la même tribu, ni la même patrie. Derrière Jaafar se tenaient des hommes de Quraysh, déterminés à le ramener, lui et ses compagnons, à La Mecque. Devant lui se trouvait un souverain qui, d’un seul mot, pouvait soit les livrer à leurs poursuivants, soit leur accorder sa protection.
A cet instant, Ja‘far n’avait avec lui ni arme, ni richesse, ni pouvoir. Il n’avait que le Coran.
L’émigration en Abyssinie fut le premier départ des musulmans contraints de fuir les persécutions de Quraysh afin de préserver leur foi. Ils choisirent une terre lointaine, au-delà de la mer, gouvernée par un roi chrétien réputé pour sa justice. Mais Quraysh ne les laissa pas en paix. Elle dépêcha des émissaires chargés de présents, afin de demander au Négus de renvoyer ces émigrés auprès des leurs.
Le roi refusa toutefois de statuer sur le sort de gens qui avaient cherché refuge dans son royaume sans les avoir d’abord entendus. Il les fit donc venir devant lui. Et ce fut Ja‘far ibn Abî Tâlib qui prit la parole en leur nom.
Jaafar se tint devant le Négus. Il ne chercha ni à flatter le souverain, ni à injurier ses adversaires, ni à dissimuler la réalité de la religion apportée par Muhammad ﷺ.
Il lui parla d’un peuple plongé dans l’ignorance : ils adoraient les idoles, consommaient la chair des bêtes mortes, se comportaient mal envers leurs voisins et laissaient les puissants opprimer les faibles. Puis Dieu leur envoya un Messager dont ils connaissaient la lignée, la véracité et la loyauté. Celui-ci les appela à adorer Dieu seul, à dire la vérité, à restituer les dépôts qui leur étaient confiés, à entretenir les liens de parenté et à bien agir envers leurs voisins.
Le Négus lui demanda alors : « As-tu avec toi quelque chose de ce que votre Prophète a reçu de Dieu ? »
Jaafar répondit : « Oui. »
Le Négus lui dit : « Alors, récite-le-moi. »
A cet instant, Jaafar aurait pu réciter bien d’autres passages du Coran. Mais il choisit la sourate Maryam. Soudain, l’assemblée ne fut plus celle d’un roi examinant le sort d’étrangers venus chercher refuge. Le Coran transporta tous les esprits vers Marie et Jésus : « Mentionne, dans le Livre, Marie, lorsqu’elle se retira de sa famille en un lieu situé à l’Orient. Elle se mit à l’écart d’eux, derrière un voile. Nous lui envoyâmes alors Notre Esprit, qui se présenta à elle sous la forme d’un homme parfaitement constitué. Elle dit : “Je cherche refuge contre toi auprès du Tout Miséricordieux, si tu crains Dieu.” Il répondit : “Je ne suis qu’un messager de ton Seigneur, venu pour te faire don d’un fils pur.” »
Jaafar poursuivit sa récitation. Il lut des versets évoquant Marie, dont le Négus connaissait le nom et qu’il vénérait, ainsi que Jésus, auquel le roi croyait et qu’il honorait profondément. Mais, cette fois, il entendait leur histoire racontée par le Coran.
Le récit rapporte que le Négus pleura jusqu’à en mouiller sa barbe, et que ses évêques pleurèrent eux aussi jusqu’à ce que leurs livres fussent trempés de larmes. Puis il déclara : « Ce que tu viens de réciter et ce qu’a apporté Jésus procèdent d’une seule et même source de lumière. » Une grande distance séparait pourtant les deux hommes, mais la sourate Maryam avait trouvé le point à partir duquel la parole pouvait établir un lien.
Et l’histoire ne s’arrêta pas à cette audience. Les deux émissaires de Quraysh tentèrent alors d’ouvrir un sujet plus délicat encore : que disaient donc ces musulmans au sujet de Jésus, fils de Marie ?
La question pouvait, à elle seule, renverser toute la situation. Jaafar et ses compagnons comparurent de nouveau devant le Négus, conscients que leur réponse pouvait leur coûter la sécurité qu’ils avaient trouvée auprès de lui. Pourtant, ils ne choisirent pas une réponse destinée à complaire au roi au détriment de leur foi. Jaafar déclara : « Nous disons de lui ce que notre Prophète nous a enseigné : il est le serviteur de Dieu, Son Messager, Son Esprit et Sa Parole qu’Il a déposée en Marie, la Vierge pure. »
Le Négus prit alors une brindille à terre et expliqua que ce qu’avait dit Jaafar au sujet de Jésus ne s’écartait de ce qu’il professait lui-même que de l’épaisseur de cette brindille. Ceux qui l’entouraient s’en émurent, mais il ne revint pas sur sa décision. Il rendit à Quraysh ses présents et accorda aux musulmans sa protection sur son territoire.
C’est ici que le récit trouve son plein accomplissement. Il avait commencé par une parole commune, mais il ne s’acheva pas dans une complaisance partagée. Il commença par ce qui rapproche les cœurs, puis il sut accueillir la vérité lorsque les points de divergence apparurent.
Jaafar ne prétendit pas devant le Négus que leurs différences n’existaient pas. Il ne modifia rien de sa foi pour gagner son approbation, et ne chercha pas davantage une formule ambiguë que chacun aurait pu interpréter à sa guise. Il lui récita le Coran, et ce qu’il choisit de réciter appartenait à la sourate Maryam, au récit de Marie et de Jésus, que la paix soit sur eux. Ainsi, c’est au cœur même du Coran que l’assemblée trouva le point à partir duquel la parole pouvait commencer.
Et c’est peut-être là l’un des enseignements les plus profonds de cette histoire : dialoguer ne consiste pas à dissimuler ce qui nous sépare, mais à savoir d’où faire commencer la parole. Lorsqu’un être humain cherche à atteindre le cœur d’un autre, il n’a pas besoin, pour commencer, d’énumérer tout ce qui les sépare. Il peut partir de ce qu’ils connaissent l’un et l’autre, de ce qu’ils honorent tous deux, d’un point où ils peuvent se tenir ensemble un instant, avant de poursuivre leur échange.
C’est précisément ce sens que le Coran exprime dans cette invitation explicite : « Dis : Ô gens du Livre ! Venez à une parole commune entre nous et vous. »
La « parole commune » n’est pas ici une formule vague destinée à dissimuler les divergences, le Coran lui-même en précise le contenu : « N’adorons qu’Allah et ne Lui associons rien. » C’est une invitation qui part d’un terrain partagé, sans pour autant transiger sur la vérité.
Plus de quatorze siècles plus tard, la scène de Jaafar devant le Négus continue d’adresser un message d’une grande simplicité à un monde où les paroles abondent tandis que l’écoute se raréfie : nous ne pouvons peut-être pas faire disparaître tout ce qui sépare les êtres humains, et ce n’est d’ailleurs pas ce qui nous est demandé. Mais nous pouvons chercher ce qui permet à une première parole d’être prononcée, à l’autre d’être entendu, et à la vérité d’être exposée sans crainte ni agressivité. Dans l’assemblée du Négus se trouvaient des musulmans et des chrétiens, des émigrés et des habitants du pays, des hommes professant des croyances différentes. La sourate Maryam n’effaça pas ces différences. Elle fit autre chose : elle amena chacun d’eux, l’espace d’un instant, à écouter l’autre.
Peut-être est-ce là que commence la « parole commune » : non pas lorsque deux êtres en désaccord deviennent semblables, mais lorsqu’ils trouvent entre eux assez de vérité et de bien pour pouvoir se parler sans se combattre, et différer sans devenir ennemis.
Jaafar entra dans l’assemblée du Négus en étranger, craignant d’être livré à ses adversaires, il en ressortit sous protection. Entre son entrée et sa sortie, il y eut une sourate.
La sourate Maryam, lorsque la parole de Dieu réunit deux cœurs.
*Article à paraître dans le n°123 de notre magazine Iqra.
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