Regard fraternel (n°115) - Avant les conflits, l’histoire commune des cousins juifs et musulmans

Par Nassera Benamra
« Près de quinze siècles d’histoire commune, faite de voisinage, d’échanges et de moments de tension. Entre juifs et musulmans, la cohabitation n’a jamais été une histoire à sens unique. »
Raconter l’histoire des relations entre juifs et musulmans, c’est revenir sur une longue histoire, souvent complexe, où les périodes de rapprochement côtoient celles de tensions et de conflits. Une histoire dont les deux communautés n’ont pas toujours gardé le même souvenir. Pourtant, avant les affrontements qui ont marqué le siècle dernier, il y a eu des siècles de voisinage, de commerce, de rencontres et de vie partagée. Comment regarder aujourd’hui cette histoire commune sans pour autant ne la réduire ni à l’entente, ni au conflit ?
Avant l’islam, la communauté juive était déjà constituée
Bien avant l’avènement de l’islam, les Juifs étaient déjà dispersés dans plusieurs régions du Moyen-Orient et du bassin méditerranéen. Au fil des siècles, ils avaient formé des communautés organisées, avec leurs lieux de culte, leurs traditions et leurs activités économiques. Leur situation variait cependant selon les territoires et les périodes.
La péninsule Arabique comptait elle aussi plusieurs communautés juives. Elles étaient notamment présentes à Yathrib, future Médine, à Khaybar, à Tayma et dans différentes régions du Yémen. Dans ce dernier territoire, la présence juive était particulièrement ancienne et importante. Au VIᵉ siècle, le royaume himyarite fut même dirigé pendant un temps par Youssef Asaar Yathaar, plus connu dans la tradition islamique sous le nom de Dhou Nouwas.
Ces communautés ne vivaient pas en dehors de la société arabe, elles participaient à la vie économique de la région, notamment dans l’agriculture et le commerce et entretenaient des relations avec les populations qui les entouraient. Les contacts entre Arabes et Juifs existaient donc avant même la naissance de l’islam.
A cette époque, certaines traditions rapportent également que des Juifs de la péninsule attendaient la venue d’un prophète annoncé par leurs textes religieux. Ces récits appartiennent surtout aux sources musulmanes et doivent rester dans leur contexte historique. Ils témoignent néanmoins de la place qu’occupait déjà la question des prophètes et des traditions bibliques dans l’environnement religieux de l’Arabie.
Lorsque le prophète Mohamed (paix et salut sur lui) commence à prêcher à La Mecque, il apparaît ainsi dans un paysage religieux qui n’est pas nouveau. Le judaïsme y est déjà connu, tout comme le christianisme. La rencontre entre les deux communautés va véritablement prendre une nouvelle dimension avec l’Hégire et l’arrivée du Prophète à Yathrib « Médine ».
Avec l’avènement de l’islam, une nouvelle période commence
Avec l’avènement de l’islam au VIIᵉ siècle, une nouvelle page s’ouvre dans l’histoire des relations entre juifs et musulmans. Des communautés juives vivent déjà dans plusieurs régions de la péninsule Arabique, notamment à Yathrib, Khaybar, Tayma et au Yémen. A Médine, devenue Yathrib après l’arrivée du prophète Mohamed (paix et salut sur lui) en 622, la coexistence entre les différentes communautés est notamment encadrée par le Pacte de Médine, qui organise leurs relations et reconnaît à chacune le droit de conserver sa religion. Les récits de cette période rapportent également des situations où la justice doit s’appliquer indépendamment de l’appartenance religieuse, comme celle d’un Juif venu demander justice après avoir été giflé par un musulman, ou encore celle d’un créancier juif réclamant le remboursement d’une dette.
Cette histoire se poursuit avec l’expansion du monde musulman. A Jérusalem, la tradition rapporte que le calife Omar Ibn al-Khattab garantit aux habitants leur sécurité, leurs biens et leurs lieux de culte, dans ce qui est connu comme le pacte d’Omar. Au fil des siècles, des communautés juives se développent à Baghdad, Kairouan, au Caire et en El-Andalous, participant au commerce, à la médecine, aux sciences, à la traduction et à la vie intellectuelle. L’arabe devient pour beaucoup une langue de culture et de savoir, favorisant l’émergence d’une culture judéo-arabe.
L’Andalousie reste l’un des exemples les plus connus de cette proximité. A Cordoue, des Juifs participent à la vie économique, politique et intellectuelle, à l’image de Maïmonide, né dans la ville au XIIᵉ siècle. Mais cette coexistence n’est ni permanente ni uniforme, selon les périodes et les dynasties. L’histoire des relations entre juifs et musulmans apparaît ainsi comme une histoire faite à la fois de proximité, d’échanges, de tensions et de ruptures.
Sur plusieurs siècles, les relations entre juifs et musulmans ont ainsi connu des hauts et des bas. Mais il y a aussi eu une vie quotidienne partagée. Des langues communes, des activités commerciales, des métiers, des savoirs et des habitudes ont rapproché les communautés.
C’est peut-être l’un des aspects les plus importants à rappeler aujourd’hui, rappeler que l’histoire des juifs et des musulmans ne commence pas avec les conflits contemporains et ne peut pas être réduite à eux. Elle est beaucoup plus ancienne, beaucoup plus longue.
*Article paru dans le n°121 de notre magazine Iqra.
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