Récits célestes (n°98) - "Nul reproche ne vous sera fait aujourd’hui" : quand la mémoire ne devient pas vengeance

Par Cheikh Abdelkader Belabdli
Après de longues années de séparation, les frères de Joseph se retrouvèrent devant lui. C’étaient eux qui l’avaient précipité dans les profondeurs d’un puits, l’abandonnant à un sort inconnu, avant de retourner auprès de leur père avec sa tunique souillée d’un sang mensonger. Quant à Joseph, il avait traversé bien des épreuves : des ténèbres du puits à l’humiliation d’être vendu comme esclave, des tentations du palais à l’enfermement dans la prison, jusqu’au jour où il se vit confier la gestion des trésors de l’Égypte. Lui qui avait été un étranger était désormais un homme de haut rang, lui qui avait été faible et opprimé détenait à présent l’autorité et le pouvoir. Et voici qu’aujourd’hui, ses frères venaient demander des vivres à celui-là même dont ils s’étaient autrefois débarrassés, sans se douter qu’il s’agissait de leur propre frère.
Les circonstances avaient changé, les rapports de force s’étaient inversés, mais le passé, lui, demeurait inchangé. Ce qui avait eu lieu ne pouvait être défait. L’injustice qu’ils avaient commise n’avait été effacée ni par les années écoulées ni par la haute position à laquelle Joseph était parvenu.
Lorsque vint le moment de vérité, Joseph ne commença ni par affirmer son autorité ni par énumérer les souffrances qu’il avait endurées. Au moyen d’une seule question, Il les ramena à ce passé qu’ils croyaient enseveli sous le poids des années : « Savez-vous ce que vous avez fait à Joseph et à son frère, lorsque vous étiez dans l’ignorance ? »
Il ne nia pas le passé et ne chercha pas davantage à le laisser derrière lui comme si rien ne s’était produit. Il les confronta à leurs actes, laissant sa question réveiller en eux ce que leurs lèvres avaient tu, mais que la vérité n’avait jamais cessé de porter.
C’est alors qu’ils découvrirent, à leur grande stupéfaction, ce qu’ils n’auraient jamais imaginé : « Serais-tu donc Joseph ? » Il répondit : « Je suis Joseph, et voici mon frère. Dieu nous a certes comblés de Ses bienfaits. »
Joseph n’était plus cet enfant qu’ils avaient pu arracher à l’affection de son père. Il était désormais investi d’autorité et de pouvoir, tandis que ceux qui l’avaient autrefois opprimé se trouvaient à présent dans une situation telle qu’ils avaient besoin de lui. Cet instant constituait une nouvelle épreuve, non plus pour Joseph victime de l’injustice, mais pour Joseph détenteur du pouvoir : que fait un homme lorsqu’il se trouve en mesure d’exercer son autorité sur ceux qui lui ont fait du tort ?
Ses frères ne tardèrent pas à reconnaître leur faute : « Par Dieu ! Dieu t’a assurément préféré à nous, et nous avons été coupables. »
C’est ici que le récit atteignit son tournant décisif. Joseph les avait confrontés à leurs actes, ils avaient reconnu leurs torts, et le passé n’était plus un secret que quiconque cherchait à dissimuler. C’est alors qu’il prononça ces paroles, qui résument à elles seules toute la portée du pardon : « Nul reproche ne vous sera fait aujourd’hui. Que Dieu vous pardonne ! Il est le plus Miséricordieux des miséricordieux. »
Il ne prétendit pas que rien ne s’était passé, pas plus qu’il ne réduisit l’injustice subie à un simple malentendu. Mais, après que ses frères eurent reconnu leurs torts, il choisit de ne pas faire de son pouvoir un instrument de vengeance, ni du passé un motif de reproches et de réprimandes sans fin. Ce pardon ne procédait nullement d’une incapacité à faire valoir ses droits, mais d’un choix librement consenti par celui qui avait le pouvoir de demander des comptes. Toutefois, toute la portée de cette attitude ne se révèle pleinement qu’à la lumière des principes établis par le Coran concernant le pardon et le droit de se défendre contre l’injustice.
Dieu fait ainsi l’éloge de ceux qui, « lorsqu’ils sont victimes d’une injustice, se défendent ». Il déclare ensuite : « La sanction d’un mal est un mal équivalent. Mais quiconque pardonne et œuvre à la réconciliation trouvera sa récompense auprès de Dieu. » Il affirme également que celui qui défend ses droits après avoir subi une injustice ne saurait encourir aucun blâme. Celui-ci ne doit peser que sur ceux qui oppriment autrui et commettent, sur terre, des abus en toute injustice.
Ainsi, le Coran ne blâme pas la victime d’une injustice lorsqu’elle réclame son droit, pas plus qu’il ne l’autorise à commettre des abus sous prétexte du tort qu’elle a subi. La défense légitime de ses droits connaît des limites qu’elle ne saurait franchir, tandis que le pardon possède une vertu dont nul ne peut nier la valeur. Chaque situation appelle donc la réponse qui lui convient. Le pardon peut ainsi favoriser l’amendement des cœurs et mettre fin aux causes de la discorde, tout comme il peut être préférable, dans d’autres circonstances, de demander des comptes à l’auteur de l’injustice et de l’empêcher de persévérer dans ses abus plutôt que de lui accorder son pardon.
Dans l’histoire de Joseph, ses frères avaient reconnu leur faute, et le pardon qu’il leur accorda ouvrit la voie aux retrouvailles d’une famille que le péché avait déchirée et que de longues années de séparation avaient tenue éloignée.
De fait, lorsqu’il prononça ces paroles : « Nul reproche ne vous sera fait aujourd’hui », Joseph ne cherchait nullement à effacer la vérité, mais à ouvrir, une fois celle-ci reconnue, la voie à un avenir nouveau.
C’est peut-être là l’un des enseignements les plus subtils de ce récit : renoncer à demander des comptes ne contribue pas toujours à réparer les torts, pas plus que réclamer justice ne relève nécessairement de la vengeance. La justice empêche que la riposte à une injustice ne devienne elle-même une nouvelle injustice, tandis que la miséricorde ouvre, lorsque les conditions s’y prêtent, une voie permettant de dépasser les conflits sans pour autant légitimer les abus.
Le récit se poursuit alors jusqu’à la grande scène des retrouvailles, lorsque les parents et les frères de Joseph vinrent auprès de lui et que la famille fut enfin réunie après de longues années de séparation. Évoquant les épreuves qu’il avait traversées, Joseph déclara : « Il m’a comblé de Ses bienfaits lorsqu’Il m’a fait sortir de prison et qu’Il vous a fait venir du désert, après que Satan eut semé la discorde entre mes frères et moi. »
Il ne revint pas sur le détail des fautes qu’ils avaient commises et ne fit pas de ces retrouvailles une occasion de raviver les reproches. Il reconnut dans l’issue de ses épreuves une marque de la bienveillance divine et vit dans la réunion de sa famille un bienfait, après tant d’années de dispersion et de séparation.
De cette histoire familiale émerge une interrogation plus vaste, à laquelle les sociétés se trouvent confrontées chaque fois qu’elles se replongent dans les pages douloureuses de leur histoire : comment préserver la mémoire des injustices sans en faire le terreau d’une hostilité transmise de génération en génération ? Et comment ouvrir la voie à l’avenir sans nier ce qui s’est produit dans le passé ?
Le récit de Joseph n’apporte pas de réponse détaillée aux injustices subies par les peuples, et l’on ne saurait invoquer son pardon personnel pour exiger des victimes qu’elles renoncent à leurs droits. Il offre néanmoins un repère moral d’une profonde portée : le pardon n’efface pas la vérité, réclamer justice ne signifie pas se venger, et une réconciliation qui passe sous silence les injustices ne saurait en réparer les conséquences.
Ainsi, une mémoire qui préserve les noms des victimes, témoigne des souffrances qu’elles ont endurées et réclame que justice leur soit rendue ne relève nullement de la vengeance. Elle exprime, au contraire, une fidélité à la vérité et la volonté de la préserver de l’oubli et du déni. Il ne s’agit ni de refermer les pages de l’histoire avant même de les avoir lues, ni de substituer à la reconnaissance des injustices commises un simple appel au pardon et à la tolérance. Il s’agit plutôt de maintenir la justice comme fondement, tout en veillant à ce que l’amertume du passé ne se transforme pas en une nouvelle injustice frappant ceux qui n’en portent aucune responsabilité.
C’est dans cette perspective que prend tout son sens cette parole divine : « Que la haine envers un peuple ne vous incite pas à être injustes. Soyez justes : cela est plus proche de la piété. » Car l’inimitié ne dispense jamais du devoir de justice, pas plus que la miséricorde ne saurait servir à justifier l’injustice. Il ne serait pas équitable de faire porter aux enfants la responsabilité des fautes commises par leurs pères, ni d’imputer à tout un peuple les crimes de ceux qui ont exercé l’oppression en son nom.
Joseph connaissait la vérité sur les actes de ses frères, et ceux-ci avaient reconnu leurs fautes. Lorsqu’il fut en mesure de leur demander des comptes, il choisit de leur pardonner, non parce que l’injustice n’avait pas eu lieu, mais parce que, dans ces circonstances, le pardon ouvrait la voie à la réconciliation et à la réparation des liens brisés.
Ainsi, ses paroles : « Nul reproche ne vous sera fait aujourd’hui » demeurent un témoignage éloquent de cette double vérité : la vérité n’a nul besoin de vengeance pour demeurer ce qu’elle est, et le pardon n’exige nullement que l’on nie l’injustice pour être authentique.
*Article paru dans le n°125 de notre magazine Iqra.
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