Regard fraternel (n°116) - L’UNESCO, gardienne d’un patrimoine qui rassemble l’humanité

Les Journées européennes du patrimoine invitent chaque année à redécouvrir les lieux, les monuments et les traditions qui racontent l’histoire de l’humanité, une histoire qui mérite d’être protégée. Depuis la Convention adoptée à Paris en 1972, l’UNESCO porte une idée devenue essentielle. Certains biens culturels et naturels, par leur valeur exceptionnelle, appartiennent symboliquement à une histoire qui dépasse les frontières du pays où ils se trouvent. Leur sauvegarde devient alors une responsabilité collective.
Par Nassera Benamra
En novembre 1972, à Paris, les représentants des États membres de l’UNESCO adoptaient la Convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel. Le texte partait d’un constat simple mais décisif : la disparition d’un monument, d’un site ou d’un espace naturel exceptionnel ne constitue pas seulement une perte pour le pays qui l’abrite. Elle représente un appauvrissement du patrimoine de l’humanité.
Faire du patrimoine une responsabilité collective
L’idée de faire de la sauvegarde du patrimoine une responsabilité qui dépasse les frontières nationales, était alors nouvelle par son ampleur. Car si chaque État demeure le premier responsable des biens situés sur son territoire, certains lieux portent une valeur qui intéresse l’humanité tout entière. Leur protection nécessite dès lors une coopération internationale, des moyens scientifiques et techniques et, lorsque cela est nécessaire, une assistance collective.
Plus d’un demi-siècle après l’adoption de cette Convention, cette vision conserve toute sa portée. Guerres, catastrophes, urbanisation, changements climatiques, pression économique ou transformations des modes de vie continuent de fragiliser des patrimoines parfois uniques et irremplaçables. Derrière chaque pierre, chaque manuscrit, chaque site archéologique ou chaque paysage reconnu pour sa valeur universelle exceptionnelle, c’est une part de la mémoire commune qui est en jeu.
La Convention donne une définition assez large du patrimoine. Il peut s’agir d’un monument, d’un ensemble architectural, d’un site archéologique, mais aussi d’un paysage, d’une formation naturelle ou d’un espace qui abrite des espèces menacées. Ce qui les rassemble, c’est leur « valeur universelle exceptionnelle », c’est-à-dire une valeur qui dépasse leur seul intérêt local ou national.
Mais cela ne signifie pas que le patrimoine cesse d’appartenir au pays qui l’abrite. La Convention rappelle au contraire que chaque État reste le premier responsable de l’identification, de la protection, de la conservation et de la transmission de son patrimoine. L’UNESCO vient alors compléter cet effort par la coopération internationale, notamment lorsque les moyens nécessaires dépassent les capacités d’un seul pays.
Protéger pour transmettre
C’est dans cet esprit qu’a été créée la Liste du patrimoine mondial. Les États membres proposent des biens situés sur leur territoire et le Comité du patrimoine mondial examine ceux qui peuvent être reconnus pour leur valeur universelle exceptionnelle. La Convention prévoit également une Liste du patrimoine mondial en péril pour les biens confrontés à des menaces graves, qu’il s’agisse notamment de conflits armés, de grands travaux, d’un développement urbain rapide, de catastrophes naturelles ou d’autres formes de dégradation.
La protection ne repose cependant pas uniquement sur les experts, les lois ou les financements. La Convention insiste aussi sur l’éducation et l’information. Elle demande aux États de faire connaître leur patrimoine, mais aussi les dangers qui le menacent. Car pour protéger ce que l’on reçoit, encore faut-il en connaître la valeur.
Au fil des années, cette conception du patrimoine s’est également élargie. En 2003, l’UNESCO adopte une nouvelle Convention consacrée au patrimoine culturel immatériel. Les traditions, les pratiques, les expressions, les connaissances et les savoir-faire transmis de génération en génération trouvent ainsi leur place dans cette démarche de sauvegarde. Car le patrimoine n’est pas seulement fait de monuments et de paysages. Il est aussi vivant, porté par des femmes et des hommes qui le font vivre, le transmettent et le font évoluer.
A l’occasion des Journées européennes du patrimoine, cette idée prend un sens particulier. Derrière un monument, un site ou un paysage, il y a une histoire, des savoir-faire, des souvenirs et une mémoire qui se transmettent. Le patrimoine appartient à une histoire particulière, mais sa sauvegarde peut devenir une responsabilité partagée. C’est peut-être là que commence le regard fraternel, on veut comprendre que ce que l’autre protège raconte aussi, d’une certaine manière, une part de notre histoire commune.
Préserver le patrimoine, c’est donc aussi assurer sa transmission. Ce que nous recevons des générations précédentes ne nous appartient pas seulement. Nous avons à notre tour la responsabilité de le faire connaître et de le transmettre. Qu’il s’agisse d’un monument, d’un paysage, d’une tradition ou d’un savoir-faire, chaque patrimoine raconte une histoire qui peut continuer à vivre au-delà des frontières et des générations.
L’UNESCO au chevet du patrimoine menacé
On pense souvent à l’UNESCO lorsqu’un monument ou un site entre sur la Liste du patrimoine mondial. Pourtant, son rôle ne s’arrête pas à cette reconnaissance. Depuis sa création, l’Organisation est aussi intervenue pour aider à sauver des monuments menacés, parfois dans des situations où leur disparition semblait presque inévitable.
Dans son étude consacrée à l’action de l’UNESCO pour la préservation du patrimoine culturel de l’Antiquité, publiée dans « Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France, 1994/1996, pp. 76-86 », l’archéologue Mounir Bouchenaki revient sur plusieurs de ces opérations. Il rappelle que la protection du patrimoine fait partie des missions de l’Organisation depuis ses débuts et que son action s’est développée à la fois par les conventions internationales et par des campagnes concrètes de sauvegarde. L’une des premières grandes opérations reste celle de la Nubie, en Égypte.
Abou Simbel, le symbole d’une mobilisation internationale
Au début des années 1960, la construction du barrage d’Assouan menace plusieurs monuments de la Nubie. La montée des eaux doit recouvrir une partie importante de cette région où se trouvent de nombreux témoignages de l’Égypte ancienne.
Face à cette menace, l’UNESCO lance en 1960 un appel à la communauté internationale. Le défi est immense, il faut étudier les sites, sauver les objets archéologiques et, pour certains monuments, trouver le moyen de les déplacer. L’organisation reconnait, à cette époque, qu’il s’agissait de sa « première grande campagne », depuis qu’elle est devenue officiellement opérationnelle le 4 novembre 1946, soit une année après sa création.
Les temples d’Abou Simbel sont au cœur de cette opération. Construits sous le règne de Ramsès II, ils doivent être démontés puis reconstruits plus haut, à l’abri des eaux. Les blocs sont découpés, numérotés et transportés avant d’être remontés à leur nouvel emplacement.

L’opération demande plusieurs années de travail et la participation de nombreux spécialistes. Elle mobilise également plusieurs pays qui apportent leur soutien financier et technique. Le temple de Philae connaîtra lui aussi une opération de déplacement vers l’île d’Agilkia.
Ce chantier va devenir l’un des exemples les plus connus de coopération internationale pour la sauvegarde du patrimoine. Des monuments menacés par un grand projet d’aménagement ont pu être conservés grâce à une mobilisation qui dépassait les frontières de l’Égypte.
De la Nubie à Venise, Borobudur et Mohenjo-Daro
Le succès de la campagne de Nubie n’est pas resté isolé, d’autres patrimoines vont à leur tour bénéficier d’une mobilisation internationale.
En 1966, de graves inondations frappent Venise et Florence. Les dégâts touchent des monuments, des œuvres d’art et de nombreux bâtiments historiques. L’UNESCO lance alors un appel à la solidarité internationale pour participer à la sauvegarde de ces patrimoines.
D’autres opérations sont menées dans les années suivantes. En 1972 le temple de Borobudur (Indonésie), construit entre les VIIIe et IXe siècles, fait l’objet d’un important programme de restauration. Au Pakistan, les ruines de Mohenjo-Daro, l’un des grands témoignages de la civilisation de la vallée de l’Indus, sont également confrontées à des problèmes de conservation, une restauration achevée en 1983.
Dans son étude, Mounir Bouchenaki montre comment ces différentes expériences ont progressivement donné une nouvelle dimension à l’action internationale en faveur du patrimoine. Il ne s’agit plus seulement de constater qu’un monument est important. Il faut aussi pouvoir agir lorsqu’il est menacé.
C’est là que l’UNESCO joue un rôle particulier. Elle ne remplace pas les États qui restent responsables de leur patrimoine. Elle peut en revanche réunir des spécialistes, faciliter les échanges entre les pays, encourager les financements et coordonner des opérations qui seraient difficiles à mener par un seul État.
Pétra, une action actuelle et continue
L’action de l’UNESCO ne s’est pas arrêtée aux grandes campagnes de sauvegarde du siècle dernier. Elle se poursuit aujourd’hui sur plusieurs sites du patrimoine mondial, confrontés à de nouvelles menaces. Pétra, en Jordanie, en est un exemple.
Inscrit sur la Liste du patrimoine mondial depuis 1985, le site fait l’objet d’un suivi régulier de la part du Centre du patrimoine mondial. A Pétra, les problèmes sont nombreux, à compter de l’érosion, les inondations, la fréquentation touristique, mais aussi la conservation des monuments et la protection de l’environnement du site.

L’intervention de l’UNESCO est ici très concrète, d’où des missions d’experts sont organisées pour évaluer l’état du site et proposer des mesures de conservation. Des projets ont également bénéficié d’un soutien financier, notamment pour la stabilité du Siq de Pétra, la conservation de l’architecture nabatéenne et la prévention des risques liés aux inondations.
Dans son rapport sur l’état de conservation de Pétra en 2025, le Centre du patrimoine mondial fait également le point sur les mesures prises par les autorités jordaniennes et sur les recommandations formulées pour mieux protéger le site.
A Pétra, il ne s’agit donc pas de sauver un monument en urgence, comme ce fut le cas pour les temples de Nubie. Le travail se fait dans la durée, avec un suivi régulier, des études et des interventions pour éviter que les dégradations ne deviennent irréversibles. C’est aussi cela, l’action de l’UNESCO : être présente avant qu’un patrimoine ne disparaisse.
Préserver le patrimoine, c’est l’histoire qui continue
Ces grandes actions ont aussi contribué à faire évoluer la manière de penser la protection du patrimoine. La campagne internationale pour sauver les monuments de Nubie a notamment participé à la réflexion qui conduira à l’adoption, en 1972, de la Convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel.
Depuis, les menaces ont changé, mais le besoin de protéger reste le même. Les guerres, les catastrophes naturelles, le développement urbain, les grands travaux ou encore les effets du changement climatique peuvent mettre en danger des sites parfois vieux de plusieurs siècles ou de plusieurs millénaires.
L’action de l’UNESCO s’est également élargie, en 2003 au patrimoine culturel immatériel. Les traditions, les pratiques, les connaissances et les savoir-faire font désormais eux aussi partie de cette volonté de préserver ce qui se transmet entre les générations.
L’histoire de l’UNESCO est donc aussi faite de ces interventions parfois peu connues du grand public. Derrière une inscription au patrimoine mondial, il peut y avoir des années de travail, des experts venus de plusieurs pays, des financements et surtout une volonté de ne pas laisser disparaître un témoignage de l’histoire.
Abou Simbel en est peut-être l’image la plus forte. Les temples sont toujours là, non pas à l’endroit où ils se trouvaient autrefois, mais suffisamment préservés pour continuer à raconter leur histoire. Une histoire qui, grâce à cette mobilisation internationale, peut encore être transmise aux générations futures.
*Article à paraître dans le n°122 de notre magazine Iqra.
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