Regard fraternel (n°118) - Santé mentale : trois traditions, un même regard

Par Nassera Benamra
« La science sans religion est boiteuse, la religion sans science est aveugle »
Albert Einstein
La santé mentale est souvent évoquée lorsque survient la maladie, la souffrance ou le trouble psychologique. Pourtant, elle est bien plus profonde que cela, car elle touche à notre équilibre, à nos relations avec les autres, à notre capacité d’affronter les épreuves et à retrouver notre sérénité. Dans les trois traditions monothéistes, l’être humain est considéré dans sa globalité et sa dignité. Si la médecine et la psychologie apportent aujourd’hui leurs connaissances et leurs réponses, la foi peut être, elle aussi, un espace d’écoute, de sens, d’espérance et de réconfort. Trois traditions, trois regards, mais une même invitation à ne jamais laisser l’être humain seul face à sa fragilité.
Tout le monde est concerné par la santé mentale
Il suffit d’un événement, d’une mauvaise nouvelle, d’une pression, d’une période de fatigue ou simplement de l’accumulation des soucis du quotidien pour sentir que quelque chose en nous se fragilise. Nous connaissons tous, à un moment ou à un autre des périodes où l’on se sent moins bien, où l’on doute, où l’on a besoin de parler, d’être écouté ou simplement de ne pas rester seul.
La santé mentale n’est donc pas une affaire qui concerne uniquement celles et ceux à qui l’on a posé un diagnostic. Elle fait partie de notre vie, comme la santé physique, tout le monde est concerné. Le mental accompagne nos joies, nos inquiétudes, nos relations, notre travail, nos familles et aussi les épreuves que nous traversons.
Par conséquent, parler de santé mentale pouvait encore susciter la gêne, la peur du jugement ou même la honte. On préférait parfois garder le silence, cacher ce que l’on ressentait, comme si demander de l’aide était une faiblesse. Pourtant, personne n’est à l’abri. Et reconnaître cette fragilité ne diminue en rien la dignité de la personne. Reste à chacun, sa capacité de gérer ou de surmonter cette période de fragilité.
Pour la santé mentale, quelle place donner à la spiritualité ?
La foi peut-elle contribuer à l’apaisement, à l’espérance et à l’accompagnement de la personne ? Cette question semble importante, car elles invitent à ne pas opposer ce qui peut, dans certaines situations, se compléter. La science cherche à comprendre, diagnostiquer et soigner, tandis que la spiritualité peut aider à donner du sens, à maintenir un lien avec les autres et à traverser certaines épreuves. L’une ne devrait pas être appelée à remplacer l’autre.
Dans le judaïsme, le christianisme et l’islam, la personne humaine occupe une place centrale. Sa dignité, sa vie, sa vulnérabilité et son rapport aux autres sont au cœur de nombreuses traditions et enseignements. Derrière des histoires, des textes et des pratiques différentes, on retrouve une même attention portée à l’être humain et à la nécessité de ne pas l’abandonner lorsqu’il traverse une épreuve.
Le psychiatre Carl Gustav Jung considère le spirituel comme élément essentiel de la vie psychique. Il pensait que les crises, les bouleversements et la maladie ne surgissent pas par hasard, mais ce sont des indicateurs pour rectifier une phase de la trajectoire de vie.
Dans le judaïsme
L’être humain est une unité dont le corps, l’esprit et l’âme participent ensemble à son équilibre. La Torah accorde ainsi une place importante au soin de l’intériorité. Elle invite à cultiver la paix, à maîtriser ce qui peut troubler l’esprit et à entretenir une relation vivante avec Dieu.
Chez les juifs, la Torah est considérée comme une « Torah de vie », son étude et sa méditation sont présentées comme une source de force et de vitalité pour l’être humain. Prendre soin de soi passe par un travail intérieur, mais également par le lien aux autres, l’écoute et l’accompagnement de celui qui traverse une épreuve.
Dans le christianisme
La tradition chrétienne invite à porter sur la personne qui souffre un regard de compassion et de fraternité. La foi ne peut pas tout expliquer et la souffrance psychique ne saurait être réduite à un manque de foi. Le dialogue avec la psychologie et la psychiatrie est donc essentiel pour mieux comprendre ce qui se joue dans la personne.
Dans le christianisme, la souffrance psychique est également envisagée avec compassion et sans jugement. La foi n’exclut ni le recours aux soins ni l’accompagnement des personnes fragilisées. Le pape Léon XIV a d’ailleurs appelé, dans un tweet publié sur son compte X, le 1er octobre 2026, au développement d’une véritable pastorale de la santé mentale au sein de l’Église. Une approche qui invite à regarder la souffrance mentale non comme une faiblesse, mais comme une épreuve qui appelle écoute, présence et soutien.
« Prions ensemble pour que la pastorale de la santé mentale se développe dans toute l’Église et aide à surmonter la stigmatisation et la discrimination à l’égard des personnes atteintes de maladies mentales. Unis-toi à cette prière. »
Pape Léon XIV
Dans l’islam
Dans l’islam, la santé mentale fait partie du bien-être de la personne dans son ensemble. Le corps, l’esprit et la vie intérieure sont liés. Le Prophète Mohamed, que la paix soit sur lui, rappelait d’ailleurs : « Ton corps a un droit sur toi » (Boukhari), invitant ainsi à ne pas négliger ses besoins, son repos et ses limites.
Face aux moments de fragilité, la foi peut apporter réconfort et espérance. La prière, l’invocation et le rappel de Dieu permettent au croyant de retrouver un peu de paix intérieure. Mais l’islam n’invite pas pour autant à rester seul face à sa souffrance. Le soutien des proches, l’écoute et la bienveillance ont toute leur place.
Le Prophète a encouragé le recours aux soins : « Soignez-vous, serviteurs d’Allah, car Allah n’a pas fait descendre de maladie sans lui avoir donné de remède » (Abou Dawoud). Consulter un professionnel lorsqu’on souffre psychologiquement relève donc aussi de cette responsabilité de prendre soin de soi. La foi peut accompagner le soin, mais elle ne le remplace pas.
Le judaïsme, le christianisme et l’islam se rejoignent sur la souffrance de l’être humain qui ne doit pas être ignorée. Chacune de ces traditions rappelle, à sa manière, l’importance de prendre soin de soi, de ne pas rester seul dans l’épreuve et de trouver auprès des autres une présence et une écoute. La foi peut être une source de réconfort et d’espérance, mais elle n’exclut jamais le recours au soin. Car derrière la maladie mentale, il y a avant tout une personne, avec sa fragilité, sa dignité et son besoin d’être comprise.
Le 10 octobre, Journée mondiale de la santé mentale
Donner la parole aux personnes concernées
Le 10 octobre de chaque année, le monde marque la Journée mondiale de la santé mentale, pour parler de ce qui reste encore, pour beaucoup, difficile à nommer, la souffrance psychique. Instaurée en 1992 à l’initiative de la Fédération mondiale pour la santé mentale, elle est aujourd’hui soutenue par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et les Nations unies. Son objectif est simple et complexe en même temps, mieux faire connaître les enjeux liés à la santé mentale et surtout lutter contre les préjugés qui entourent encore les troubles psychiques.
Derrière les chiffres et les diagnostics, il y a des femmes et des hommes, des vies, des fragilités et parfois des souffrances que l’on cache. En 2026, l’OMS met d’ailleurs la parole des personnes concernées au centre de cette journée. Écouter, comprendre et accompagner ? trois mots qui invitent aussi à regarder la santé mentale avec davantage d’humanité et de responsabilité.
Cette journée est aussi l’occasion de sensibiliser le grand public à l’importance de la santé mentale, de lutter contre les idées reçues et de promouvoir le bien-être psychique à toutes les étapes de la vie personnelle et professionnelle. Elle rappelle, également que les troubles psychiques peuvent toucher chacun d’entre nous, à différents moments de sa vie, et qu’ils ne doivent pas être un frein à l’inclusion sociale et professionnelle.
En France, la santé mentale est devenue une priorité nationale. Cette année, elle est désignée Grande cause nationale, l’accent est mis sur la prévention, le repérage précoce et un meilleur accès aux soins. La prise en charge repose sur différents professionnels et structures, afin d’orienter chaque personne vers l’accompagnement le plus adapté à sa situation.
Les dispositifs sont nombreux, les Projets territoriaux de santé mentale (PTSM) permettent notamment de mieux coordonner les acteurs sur les territoires. Pour les personnes qui souhaitent consulter un psychologue, le dispositif « Mon soutien psy » permet également d’accéder à des séances prises en charge, sous certaines conditions. Le 3114, numéro national de prévention du suicide, offre quant à lui une écoute professionnelle, gratuite et accessible 24 heures sur 24.
Toutefois, la prise en charge ne se résume pas aux soins. Prévenir, savoir écouter, repérer les premiers signes de détresse et orienter au bon moment sont tout aussi importants. C’est aussi dans cette logique que se développent les premiers secours en santé mentale, qui permettent à chacun de mieux réagir face à une personne en difficulté, sans se substituer aux professionnels.
La santé mentale concerne également le monde du travail, charge excessive, stress, isolement ou épuisement professionnel peuvent fragiliser les salariés. La prévention passe alors par de meilleures conditions de travail, une écoute des équipes et un accompagnement lorsque les difficultés apparaissent.
Cette mobilisation trouve un écho particulier avec les Semaines d’information sur la santé mentale (SISM), qui se tiennent du 5 au 18 octobre 2026 pour leur 37ème édition. Placées cette année sous le thème « Pour notre santé mentale, ouvrons-nous aux arts », elles invitent à ouvrir le dialogue, à mieux comprendre les expériences vécues et à faire évoluer les regards et les pratiques. Une manière aussi de rappeler que la santé mentale ne concerne pas seulement le soin, mais qu’elle se construit également dans nos relations, nos lieux de vie et notre quotidien.
*Article à paraître dans le n°124 de notre magazine Iqra.
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