Récits célestes (n°99) - Le jour où la mort mourra

Par Cheikh Abdelkader Belabdli
Dans l’une des scènes saisissantes de l’au-delà, les habitants du Paradis et ceux de l’Enfer se trouveront face à une réalité qu’ils ont tous connue, sans jamais imaginer qu’elle puisse un jour se présenter à eux sous une telle forme : la mort elle-même.
Cette mort qui, dans la vie terrestre, mettait un terme aux existences, séparait les êtres chers et laissait derrière elle des cœurs où demeurait vivant le souvenir des disparus. Les générations se sont succédées, les royaumes se sont élevés puis ont disparu, et nul n’a jamais pu échapper à son emprise. Pourtant, le Messager d’Allah ﷺ nous a annoncé qu’un jour viendra où la mort elle-même appartiendra au passé.
Lorsque les habitants du Paradis auront pris place au Paradis et ceux de l’Enfer en Enfer, la mort sera amenée sous la forme d’un bélier blanc et noir, puis placée entre le Paradis et l’Enfer. Un héraut appellera alors les habitants du Paradis. Ceux-ci se dresseront, tendront le cou et regarderont dans sa direction. On leur demandera : « Reconnaissez-vous ceci ? » Ils répondront : « Oui, c’est la mort. » Tous, en effet, l’auront connue. Puis le héraut appellera les habitants de l’Enfer. Eux aussi se dresseront, tendront le cou et regarderont. On leur posera la même question : « Reconnaissez-vous ceci ? » Et ils répondront à leur tour : « Oui, c’est la mort. » Tous l’auront également connue.
Les uns comme les autres auront fait l’expérience de la mort dans leur vie terrestre. Mais leurs destinées auront été bien différentes dans l’au-delà. Les voici pourtant réunis devant un même spectacle. Alors, sous leurs yeux, la mort sera égorgée, et une voix proclamera : « Ô habitants du Paradis ! Désormais, l’éternité, sans plus jamais de mort ! Ô habitants de l’Enfer ! Désormais, l’éternité, sans plus jamais de mort ! »
Une seule et même annonce retentira aux oreilles des deux groupes. Mais pour les habitants du Paradis, elle marquera l’accomplissement suprême de la bonne nouvelle, tandis que, pour les habitants de l’Enfer, elle sera le comble du désespoir. Les premiers auront désormais la certitude que leur félicité ne prendra jamais fin, les seconds perdront jusqu’au dernier espoir de voir un jour leur châtiment s’achever.
El-Boukhari et Mouslim ont rapporté cette scène d’après un hadith d’Abou Sa‘id el-Khoudri, qu’Allah l’agrée. A la fin de ce récit, le Messager d’Allah ﷺ récita ce verset du Coran : « Et avertis-les du Jour du Regret, lorsque tout sera décidé, alors qu’ils demeurent dans l’insouciance et ne croient pas. » (Sourate Maryam, 19:39) Il évoqua ainsi l’insouciance des hommes dans leur vie terrestre. Ce verset coranique, cité en conclusion du récit prophétique, révèle le sens profond de cette scène extraordinaire : c’est le Jour du Regret, celui où le sort de chacun sera définitivement scellé, sans qu’il soit encore possible de réparer les manquements du passé. Car ce regret ne naîtra pas simplement de la disparition de la mort, mais surtout de la certitude que le temps d’agir et de choisir sera désormais révolu, et que la rétribution de chacun aura été définitivement fixée.
Ce jour-là, ceux qui auront vécu dans l’insouciance mesureront toute la valeur de ces journées qui s’écoulaient autrefois dans leur existence terrestre, ainsi que des occasions qui leur étaient offertes de croire, d’accomplir de bonnes œuvres et de se repentir. Mais une fois le jugement prononcé, ces jours ne reviendront plus, et les occasions perdues ne se présenteront plus jamais. A l’inverse, les habitants du Paradis trouveront dans cette proclamation l’accomplissement parfait de tout ce qu’ils espéraient de la miséricorde d’Allah et de Son agrément.
Dans la vie terrestre, la mort était cette réalité incontournable à laquelle nul être humain ne pouvait se soustraire. Or, voici que le récit prophétique nous révèle que cette réalité elle-même n’est pas éternelle. Si la mort, malgré toute sa puissance, n’est pas destinée à subsister, alors la question dépasse le seul destin de l’homme pour toucher au mystère même de l’existence : qu’est-ce donc qui demeure, et à qui appartient l’éternité ? C’est alors que le Coran apporte une réponse sans équivoque : « Tout ce qui se trouve sur terre est voué à disparaître. Seule subsistera la Face de ton Seigneur, plein de majesté et de noblesse. » (Sourate Er-Rahman, 55:26-27)
Ainsi, tous ceux qui vivent sur terre sont voués à disparaître, et seul Allah demeure éternellement. Quant à l’homme, sa mort ne marque pas la fin de son existence : au-delà l’attend un Jour où il sera confronté à ce qu’il aura accompli et où son sort sera définitivement fixé. A la lumière de ces deux passages coraniques se révèle une vérité fondamentale sur l’éternité : Allah seul subsiste par Lui-même, si certaines de Ses créatures demeurent éternellement, ce n’est que par Sa volonté et Sa puissance. Ainsi, la mort, qui semblait à l’homme la plus implacable des réalités de son existence, n’échappe elle-même ni à la souveraineté d’Allah ni à Son commandement.
Dans la vie terrestre, les hommes accompagnaient leurs défunts jusqu’à leur dernière demeure, puis revenaient des cimetières vers leurs foyers, comptant désormais un être cher de moins parmi eux. Chaque adieu leur rappelait que d’autres séparations les attendaient au fil des jours. Les visages familiers disparaissaient peu à peu, les lieux autrefois animés par la présence des êtres aimés se vidaient, et les vivants poursuivaient à leur tour le chemin qu’avaient emprunté ceux qui les avaient précédés. Mais en ce Jour, plus aucun cortège funèbre ne s’ébranlera, plus aucune tombe ne sera creusée, plus aucune vie ne touchera à son terme. La page des séparations que les hommes avaient connues sera définitivement tournée. Ne subsistera alors que la rétribution à laquelle leurs œuvres les auront conduits.
Ce que l’homme retrouvera après avoir quitté ce monde, ce ne seront ni les biens qu’il aura accumulés, ni les marques de puissance et de prestige dont il se sera entouré. Tout cela appartient, en effet, à un monde voué à disparaître. Ce qu’il retrouvera, ce sont les œuvres accomplies au fil des jours de son existence, ainsi que les conséquences de ses choix et de ses actes. Car si sa vie terrestre était limitée dans le temps, la portée de sa destinée dans l’au-delà ne saurait se mesurer au nombre des années qu’il aura vécues.
Telle est la vérité saisissante que révèle le Jour du Regret : ce que l’homme devrait redouter par-dessus tout, ce n’est pas tant la venue de la mort que le fait qu’elle le surprenne après qu’il aura laissé s’écouler une part précieuse de sa vie sans en tirer profit, et sans qu’il lui soit désormais possible de rattraper le temps perdu. Il se retrouvera alors, en un Jour où la mort n’existera plus, face aux conséquences irrévocables de ce qu’il aura lui-même accompli.
*Article paru dans le n°127 de notre magazine Iqra.
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