Regard fraternel (n°119) - De la mémoire à l’avenir : la France et l’Algérie face au défi du rapprochement

Par Nassera Benamra
« Il ne s’agissait pas de tourner une page, car il n’y a dans l’histoire humaine aucun livre dont les pages anciennes ne soient pas recouvertes d’écriture. Il s’est passé quelque chose en Algérie dans le passé qu’aucun de nous n’a le désir ou la volonté de voir disparaître à jamais. Il ne s’agissait donc pas de tourner une page, il s’agissait de commencer à en écrire une nouvelle. »
Extrait de l’allocution de Valéry Giscard d’Estaing à Alger, le 12 avril 1975
Parmi les histoires qui ne se referment pas avec le temps, il y a celle de la France et de l’Algérie. Plus de 130 ans de colonisation, une guerre d’indépendance de près de huit ans, des familles brisées et des vies marquées à jamais. Certaines pages continuent de peser sur les générations suivantes, comme celle du 17 octobre 1961, dont la mémoire reste douloureuse.
Mais aujourd’hui, que faisons-nous de cette histoire ? Des reconnaissances ont eu lieu, des gestes ont été posés, sans suffire à apaiser toutes les tensions. Entre Paris et Alger, les périodes de rapprochement sont souvent suivies de nouveaux désaccords. Pour comprendre ce chemin, revenons sur quatre grandes étapes, avec une question à poser : comment avancer sans oublier le passé, mais sans rester prisonnier de ses blessures ?
1962-1971 : l’indépendance politique et la conquête de l’autonomie économique
Après l’indépendance, les deux pays doivent redéfinir leurs relations. L’accord franco-algérien de décembre 1968 encadre notamment la circulation et l’emploi des Algériens en France. Mais l’Algérie cherche aussi à reprendre le contrôle de ses richesses et à s’affranchir de la dépendance économique héritée de la colonisation.
Le 24 février 1971, le président Houari Boumédiène annonce la nationalisation des hydrocarbures. Cette décision marque une étape importante dans l’affirmation de la souveraineté économique algérienne et provoque de nouvelles tensions avec les compagnies françaises.
1971-1991 : des rapprochements encore fragiles
En avril 1975, Valéry Giscard d’Estaing devient le premier président français à effectuer une visite officielle en Algérie depuis l’indépendance. Son discours laisse entrevoir une volonté de rapprochement. Il ne s’agit pas d’effacer l’histoire, mais de parvenir à écrire une nouvelle page. Les désaccords politiques, notamment autour du Sahara occidental, montrent toutefois combien ce rapprochement reste fragile.
L’arrivée de François Mitterrand à la présidence, en 1981, donne un nouvel élan à ce rapprochement. Sa visite en Algérie en novembre de la même année témoigne de la volonté de renouer le dialogue et d'établir des relations fondées sur une meilleure confiance mutuelle. Mais, malgré ces gestes, plusieurs questions restent en suspens.
Puis une autre génération prend aussi sa place dans la société française, celle des enfants de l’immigration algérienne, nés ou grandis en France. En 1983, la Marche pour l’égalité et contre le racisme, appelée aussi « Marche des Beurs », porte leurs revendications et met en lumière leur aspiration à être reconnus comme des citoyens français à part entière.
1991-1999 : la décennie noire et ses répercussions en France
Au début des années 1990, l’Algérie entre dans une période de violences qui bouleverse profondément le pays. La France avance avec prudence, entre ses relations avec le pouvoir algérien, ses interrogations sur la situation politique et la crainte d’une extension des violences.
En 1994, le détournement d’un Airbus d’Air France, puis les attentats de 1995 revendiqués par le Groupe islamique armé (GIA), font entrer le conflit algérien dans le quotidien des Français. La question algérienne devient aussi un enjeu de sécurité pour la France.
L’élection d’Abdelaziz Bouteflika, en 1999, ouvre de nouvelles perspectives. Après des années de violence et de tensions, les deux pays tentent de renouer le dialogue.
1999 à nos jours : entre reconnaissance et crises répétées
En juin 2000, lors de sa visite en France, Abdelaziz Bouteflika exprime l’espoir de voir les relations bilatérales repartir sur de nouvelles bases. Il évoque « de nouvelles chances » pour la coopération entre les deux pays, dans « un climat de confiance et d’amitié renforcé ». Trois ans plus tard, à Alger, Jacques Chirac rappelle à son tour que « Ce passé, complexe, encore douloureux, nous ne devons ni l’oublier ni le renier. » Deux déclarations qui disent, chacune à leur manière, la difficulté de construire l’avenir sans faire disparaître l’histoire.
Le 17 octobre 1961 reste l’un des moments où cette question de la mémoire se pose avec le plus de force. En 2012, François Hollande déclare que « la République reconnaît avec lucidité ces faits », en hommage aux Algériens tués lors de la répression de la manifestation à Paris. Neuf ans plus tard, (16 octobre 2021) pour le soixantième anniversaire, Emmanuel Macron affirme que « les crimes commis cette nuit-là sous l’autorité de Maurice Papon sont inexcusables pour la République ».
Ces déclarations marquent des étapes importantes dans la reconnaissance officielle des faits. Elles ne mettent cependant pas un terme aux débats sur la mémoire coloniale ni aux tensions entre les deux pays.
Du côté algérien, Abdelmadjid Tebboune appelle lui aussi à ouvrir une nouvelle ère. Dans un entretien accordé au Figaro, il déclare : « Plus de 60 ans après la guerre, il faut passer à autre chose », tout en rappelant que les deux pays partagent des intérêts fondamentaux malgré leurs divergences.
Les relations franco-algériennes ne se résument pas aux déclarations présidentielles. Les crises diplomatiques reviennent, les désaccords persistent et les gestes de rapprochement ne suffisent pas toujours à installer une confiance durable.
L’avenir concerne aussi les générations nées en France de parents algériens. Leur histoire familiale fait partie de l’histoire française, et leur place dans la société ne devrait pas être constamment ramenée aux tensions entre les deux États. Elles ont aussi besoin de pouvoir se projeter dans l’avenir, sans avoir à choisir entre leurs racines et leur citoyenneté.
Avancer ne signifie pas demander aux uns d’oublier, ni transmettre indéfiniment aux autres le poids des conflits passés. Il s’agit de reconnaître l’histoire, de garantir l’égalité et de permettre aux nouvelles générations de construire leur avenir avec confiance. La réconciliation reste un chemin à bâtir. Elle ne dépend pas seulement des mots des dirigeants, mais aussi de la capacité des deux sociétés à se comprendre, à se respecter et à faire vivre leurs liens humains.
De la mémoire à l’avenir, il ne s’agit donc pas de tourner la page, mais de continuer à l’écrire ensemble.
*Article paru dans le n°125 de notre magazine Iqra.
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