Regard fraternel (n°120) - Faire du temps un meilleur allié

Par Nassera Benamra
Le temps est une notion qui nous concerne tous, nous avons parfois cette impression, largement partagée, qu’il passe trop vite. « Le temps passe vite », « On n’a pas vu le temps passer » ou encore « On n’aura jamais assez de temps », autant d’expressions que l’on retrouve dans toutes les langues et qui traduisent un sentiment familier.
Mais manquons-nous réellement de temps ? Notre rapport au temps influence-t-il notre quotidien, notre énergie et notre capacité à atteindre nos objectifs ? Et si, plutôt que de courir après les heures, nous apprenions à faire du temps notre allié ?
Le temps et la spiritualité
Dans une perspective spirituelle, le temps n’est pas seulement quelque chose qui passe. Il nous aide aussi à mûrir, à être plus patients, à comprendre certaines épreuves et à nous rapprocher de Dieu. Avec le temps, on prend parfois du recul, on apprend à regarder les choses autrement et à mieux comprendre les autres.
Mais le temps ne règle pas tout, il peut aider à guérir certaines blessures, mais il peut aussi les laisser grandir si l’on ne fait rien pour avancer. Tout dépend aussi de la façon dont on vit le temps et de ce que l’on en fait.
Dans le judaïsme, le temps n’est pas conçu comme un simple cycle qui se répète, mais aussi comme une dimension sacrée que l’être humain est appelé à sanctifier. Il rythme la vie spirituelle, notamment à travers le shabbat, les fêtes et les temps de prière. Ces moments permettent de faire une pause dans les occupations quotidiennes pour se consacrer à Dieu, à sa famille et à soi-même. Le temps est également celui du retour sur ses actes, du repentir et de la réparation. Il invite chacun à réfléchir à son comportement et à chercher à changer. Le judaïsme nous apprend à sanctifier le temps et à cultiver la patience.
Dans le christianisme, le temps peut aider à changer notre regard sur les choses et sur les autres. La patience de Jésus (Issa, paix sur lui), sa façon de faire face à la souffrance et sa capacité à pardonner restent des enseignements pour tous. La tradition chrétienne rappelle que la patience ne signifie pas accepter passivement toutes les situations. Elle demande aussi de la force, de l’amour et le respect de l’autre.
Lors de son audience générale du 27 mars 2024, le pape François a consacré sa réflexion à la patience. Il a notamment rappelé le lien entre cette vertu et l’amour de Dieu. Pour les chrétiens, le temps peut donc être celui du pardon et de l’espérance, même lorsque le chemin est long.
Dans l’islam, le temps est une bénédiction d’Allah, mais aussi une responsabilité. Le Prophète Mohamed (paix et salut sur lui) rappelait que la santé et le temps libre sont deux bienfaits que beaucoup de personnes n’apprécient pas à leur juste valeur. On ne mesure leur importance que lorsqu’on les perd.
Dans notre vie quotidienne, il arrive que l’on repousse une visite à ses parents, un geste de réconciliation ou une aide que l’on aurait pu apporter à quelqu’un. On se dit que l’on aura le temps plus tard. Pourtant, certaines occasions ne se répètent pas nécessairement. La foi nous invite à en prendre conscience et à ne pas remettre systématiquement au lendemain, ce qui peut être fait aujourd’hui "لا تؤجل عمل اليوم إلى الغد".
Faire du temps un allié, c’est peut-être aussi apprendre à être présent à ce que l’on fait, à ne pas négliger ceux qui nous entourent et à profiter des occasions qui nous sont données de faire le bien. C’est aussi comprendre que certaines choses demandent du temps et que la patience nous aide à traverser les épreuves sans céder au découragement ou à la précipitation. L’islam nous enseigne ainsi à prendre conscience de la valeur du temps et à en faire bon usage.
Dans les trois traditions monothéistes, le temps nous apprend la patience. Mais patienter ne signifie pas seulement attendre. C’est aussi prendre le temps de méditer, de réfléchir et de prendre du recul avant d’agir, tout en continuant à vivre et à gérer les exigences du quotidien. Une démarche qui intéresse également la psychologie.
Le temps et la psychologie
Il faut comprendre que le temps est un art de vivre qu’il faut maitriser, il ne s’agit pas seulement de compter les heures qui passent, mais aussi de savoir comment nous les utilisons. Dans nos journées souvent bien remplies, nous avons parfois tendance à courir après le temps, sans toujours nous demander ce qui est vraiment important. Apprendre à organiser ses priorités, c’est aussi apprendre à ne pas se disperser et à consacrer du temps à ce qui compte pour nous.
Prendre du recul fait aussi partie de cet apprentissage, cela ne veut pas dire ignorer ce que l’on ressent ou accepter toutes les situations. Il s’agit plutôt de prendre un moment pour réfléchir, comprendre ce qui nous arrive et éviter de réagir sous le coup de la colère ou de la déception. Parfois, quelques instants suffisent pour éviter une parole blessante ou un conflit que l’on aurait pu éviter.
Les religions nous enseignent la patience, mais patienter ne veut pas dire rester sans rien faire. C’est aussi accepter que certaines situations demandent du temps et que nous n’avons pas toujours besoin de répondre immédiatement. Le temps ne règle pas tout, mais il nous permet parfois de voir les choses autrement.
Cette question intéresse aussi les psychologues. Le NHS, le service public de santé britannique, conseille notamment aux personnes qui éprouvent de la colère de prendre le temps de réfléchir avant de réagir, de compter jusqu’à dix et de respirer calmement. Ces conseils rejoignent, à leur manière, ce que nous enseigne la patience, prendre un peu de recul avant d’agir.
Cette attitude peut également nous être utile au-delà de notre vie personnelle. Face à une question politique ou à un débat qui suscite des réactions fortes, prendre le temps de s’informer, de vérifier les faits et d’écouter des avis différents peut nous aider à nous faire notre propre opinion, ou conclure une opinion des décideurs, plutôt que de réagir immédiatement.
Finalement, faire du temps un allié, c’est apprendre à ne pas vouloir tout régler ou tout comprendre dans l’instant. Certaines situations demandent de la patience, d’autres nous obligent à agir. L’essentiel est de savoir reconnaître ce qui demande du temps et ce qui ne peut plus attendre. Prendre du recul, ce n’est pas fuir la réalité, mais se donner les moyens de mieux la comprendre pour avancer.
*Article paru dans le n°126 de notre magazine Iqra.
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