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Le Hadith de la semaine (n°115) - La foi authentique : ne nuire ni par la langue ni par la main

  • il y a 22 heures
  • 12 min de lecture

Par Cheikh Younes Larbi

D'après Abou Hourayra (qu'Allah l'agrée), le Messager d'Allah ﷺ a dit : « Le véritable musulman est celui dont les musulmans sont à l'abri de sa langue et de sa main » (Rapporté par El-Boukhari et Mouslim).


Ce noble hadith compte parmi les textes fondateurs de l'éthique islamique. Les savants l'ont même considéré comme l'un des Jawâmi’ El-kalim, ces paroles prophétiques d'une concision remarquable qui renferment des significations immenses. En effet, il résume à lui seul une dimension essentielle du message de l'islam dans la vie sociale.


Le Prophète ﷺ ne définit pas ici l'islam sous l'angle de ses fondements doctrinaux ni de ses piliers cultuels. Il le présente à travers ses effets concrets sur les relations humaines. Comme s'il disait : si vous souhaitez connaître la réalité de l'islam chez une personne, observez ce que ressentent ceux qui la côtoient. Si, auprès d'elle, ils trouvent sécurité, sincérité, miséricorde et respect des droits, alors le fruit de l'islam s'est manifesté dans son comportement.


Il est également significatif que le Prophète ﷺ ait dit : « le musulman », et non « le croyant ». Car l'islam se manifeste d'abord dans les actes visibles et les rapports avec autrui, tandis que la foi relève de l'intime du cœur. Il a donc défini le musulman par ce que les hommes voient et expérimentent, afin que chacun comprenne que sa religion ne se limite pas aux actes d'adoration accomplis entre lui et son Seigneur, mais qu'elle constitue aussi un message destiné à la société, incarné dans les nobles caractères et la droiture des comportements.


La subtilité de l'expression prophétique apparaît également dans le choix des mots. Le Prophète ﷺ n'a pas dit : « celui qui ne nuit pas aux musulmans », mais : « celui dont les musulmans sont à l'abri de… ». Être à l'abri va bien au-delà de la simple absence de nuisance : cela signifie inspirer un sentiment de sécurité et de confiance. Les gens ne redoutent alors ni sa médisance, ni son injustice, ni sa trahison, ni sa perfidie. Certains s'abstiennent de nuire par peur de la loi ou du châtiment, le musulman accompli, quant à lui, devient spontanément une source de sécurité, parce que son cœur est rempli de la crainte révérencielle d'Allah.


Le Prophète ﷺ mentionne d'abord la langue avant la main, alors même que les atteintes physiques sont souvent plus graves. Les savants expliquent ce choix par le fait que la plupart des péchés sont commis par la langue et qu'ils surviennent avec une grande facilité. On peut également ajouter que la main n'est bien souvent que l'exécutrice de ce que la langue a provoqué. Combien de guerres ont commencé par un discours ! Combien de conflits ont été allumés par une parole ! Combien de ruptures sont nées d'une expression irréfléchie ! Combien de réputations ont été détruites par une seule phrase ! Réformer sa langue, c'est donc traiter les racines du mal avant qu'il ne se transforme en actes.

 

Relèvent des méfaits de la langue tous les comportements qu'Allah a interdits : le mensonge, la médisance, la calomnie, la diffamation, la moquerie, les sobriquets offensants, les insultes, les fausses accusations, la propagation des rumeurs, l'attisement des dissensions, ainsi que toute parole qui, sans droit, brise un cœur ou sème le désespoir dans l'âme d'un être humain. A l'ère des réseaux sociaux, cette responsabilité s'étend naturellement aux publications, commentaires, messages électroniques et à toute forme d'expression écrite ou numérique.


Quant à la main, elle symbolise toute forme d'agression concrète : atteinte à la personne, aux biens, à l'honneur, aux droits ou aux propriétés. Son sens ne se limite donc ni aux coups ni à l'homicide, il englobe également la fraude, la corruption, le détournement de fonds, la violation de la confiance, le gaspillage des biens publics, les atteintes à l'environnement ainsi que toute forme d'injustice et de corruption sur terre. Les savants précisent d'ailleurs que la mention de la main vaut pour l'ensemble des membres du corps, tous concernés par cette responsabilité.


Ce hadith établit ainsi un principe majeur de la législation islamique : s'abstenir du mal constitue une adoration, tout comme accomplir le bien. Beaucoup pensent que le rapprochement d'Allah ne passe que par l'abondance des prières, du jeûne ou des invocations, oubliant que préserver les créatures de tout préjudice figure parmi les œuvres les plus méritoires. La Charia accorde d'ailleurs la priorité à la prévention des méfaits sur la recherche des intérêts, faisant de la protection des hommes contre l'injustice un objectif fondamental de l'islam.


Le hadith souligne également que la perfection de l'islam est intimement liée au respect des droits des créatures. Cela montre que les manquements envers autrui ne sont jamais secondaires. Allah peut certes pardonner, par le repentir sincère, les fautes commises envers Lui, mais les droits des hommes ne sont levés qu'après leur restitution ou le pardon de leurs détenteurs. Les injustices envers les créatures figurent donc parmi les plus lourdes charges avec lesquelles le serviteur peut comparaître devant son Seigneur.


Le Prophète ﷺ mentionne les musulmans parce qu'ils sont liés par la fraternité de la foi et qu'ils sont les premiers à mériter la sauvegarde de leurs droits. Cela ne signifie nullement qu'il soit permis de léser les non-musulmans. Les textes du Coran et de la Sunna imposent au contraire la justice envers tous. Allah le Très-Haut dit : « Que la haine envers un peuple ne vous incite pas à être injustes. Soyez équitables : cela est plus proche de la piété. » Ainsi, l'islam fait de la préservation de la dignité humaine un principe universel et du musulman l'ambassadeur de ces valeurs où qu'il se trouve.


Nous comprenons ainsi que la morale, en islam, n'est pas un simple ornement, elle constitue le véritable critère de la sincérité de la pratique religieuse. Le Prophète ﷺ a d'ailleurs dit : « Les plus aimés d'entre vous auprès de moi, et ceux qui seront les plus proches de moi le Jour de la Résurrection, sont ceux qui possèdent les plus nobles caractères. » Toute adoration qui ne transforme pas le comportement mérite donc d'être réexaminée. La prière détourne de la turpitude et du blâmable, le jeûne éduque à la piété, la zakât purifie l'âme, le pèlerinage enseigne la discipline et la miséricorde.

 

Lorsque nous portons notre regard sur notre époque, nous constatons que ce hadith est plus actuel que jamais. Dans un monde saturé de discours de haine, de racisme, de rumeurs, de harcèlement et de divisions, le musulman est appelé à faire de cet enseignement une véritable règle de vie. Qu'il ne prononce ni n'écrive une parole sans se rappeler qu'elle lui sera présentée au Jour du Jugement, et qu'il n'accomplisse aucun acte sans se demander : les gens seront-ils davantage en sécurité auprès de moi après cette action ?


C'est dans cette perspective que ce hadith prend une résonance particulière à l'occasion du centenaire de la Grande Mosquée de Paris. Inauguré en 1926, cet édifice fut, et demeure, un symbole de la présence de l'islam en France, un phare faisant connaître ses valeurs et un pont favorisant le dialogue entre les cultures. Un siècle plus tard, sa véritable mission reste celle que résume admirablement ce hadith : faire de l'islam une source de sécurité, de paix et de miséricorde.

Le monde d'aujourd'hui n'a pas tant besoin d'entendre parler de l'islam que de le voir vivre à travers les comportements des musulmans. Lorsque le musulman fait preuve de sincérité dans ses relations, d'honnêteté dans son travail, de bienveillance dans ses paroles et de justice envers ceux qui partagent ou non ses convictions, il donne vie à ce hadith et offre la plus éloquente invitation à l'islam, sans discours ni controverse.


Célébrer le centenaire de la Grande Mosquée de Paris revient ainsi à célébrer cent années de transmission d'un message et à renouveler l'engagement de faire des mosquées des écoles où se forme l'homme dont les gens sont à l'abri de la langue et de la main, un homme dont la présence apaise les cœurs, inspire la confiance et reflète fidèlement l'islam apporté par Mohammed ﷺ comme miséricorde pour l'ensemble des mondes.



*Article paru dans le n°118 de notre magazine Iqra.




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